Lundi 24 août 2009 1 24 /08 /Août /2009 16:45


- Salomé ?! Tu n'as pas encore fini? Viens s'il te plait m'aider à servir les clients, il y a beaucoup de monde. . .

Houlda criait pour se faire entendre par-dessus le brouhaha de l'auberge et son visage rebondi était rougi par l'effort qu'elle devait fournir en cette veille de shabbat : Les commerçants qui prenaient la route du retour après avoir vendus leurs stocks au marché voulaient être servis rapidement afin d'être de retour chez eux avant la nuit; d'autres ayant fait une longue marche, désiraient se restaurer un peu, avant d'entrer dans Jérusalem.

Salomé soupira . . . c'était à chaque fois pareil avant shabbat; l'auberge bondée, tante Houlda qui ne savait plus où donner de la tête et son oncle lui, tranquillement installé au milieu d'un groupe d'hommes, occupé à "accueillir le client". Comme il aimait à le souligner :

« - Si mon auberge est la plus réputée de la vallée du Cédron, c'est parce que j'y accueille moi-même tous les clients comme des amis !... »

Salomé elle, penchait plutôt pour croire que la bonne réputation du lieu tenait surtout à la cuisine de sa tante !

Tout en fourrageant dans ses poêles et en lui indiquant trois rations de pigeons aux olives et un pichet de vin, à apporter à un des groupes de convives, celle-ci ajouta :

- N'oublie pas surtout d'aller rechercher Nathan à la synagogue !  Tu sais bien que la veille de shabbat je n'ai pas le temps, quant à ton oncle, il est bien trop occupé!


Salomé sourit : Son jour préféré ! Le jour où elle pouvait aller seule musarder un peu dans les rues de la cité. En effet depuis la dernière fête de Pessah, Nathan avait commencé de suivre les cours du Rabbin. . . Il avait huit ans maintenant et Salomé était fière de lui. Un peu jalouse aussi, elle aurait tant aimé, apprendre à lire et à compter. . . Mais seuls les garçons étaient admis aux cours du rabbin. Les filles elles, devaient se contenter de travaux ménager et c'est vrai que Salomé ne manquait pas d'occupation : que ce soit à l'auberge ou surtout dans les collines environnantes à garder les chèvres de son oncle... Mais le soir, en cachette, au moment de se coucher, elle demandait à Nathan de lui raconter tout ce qu'il avait appris et elle essayait d'apprendre elle aussi à compter et à déchiffrer les lettres qu'il lui traçait un peu maladroitement sur le sol de terre battue...et ça, c'était leur secret ! Salomé, perdue dans ses pensées n'écoutait plus sa tante, qui continuait de lui donner ses injonctions :

- .... Tu passeras aussi chez le potier pour voir s’il a terminé les pots que je lui ai commandé, puis tu iras chez Moïse le meunier pour lui dire que ton oncle passera après shabbat chercher la farine qu'il nous a promise.

Salomé hocha la tête tout en s'efforçant de rassembler les plats vides que sa tante ramenaient de la salle, où les clients continuaient de faire honneur à sa cuisine.

La jeune fille se pressa pour mener à bien sa tâche aussi vite que possible, afin d'avoir le temps de flâner un peu en ville avant de retrouver Nathan.

Ces promenades là étaient toujours des temps privilégiés, elle aimait tant parcourir les petites rues animées de la citée basse, assister aux marchandages devant les échoppes, admirer aux passages les jolies étoffes des marchands, l'odeur des épices et le mélange bariolé et pittoresque des rues.

Très vite, elle eut terminé. Le cœur léger, elle s'en alla d'un pas leste sur la route de Jérusalem. Dès qu'elle fut hors de vue de l'auberge, elle quitta la voie romaine, enlevant ses sandales et saisissant l'arrière de sa tunique, elle la fit passer entre ses jambes jusque devant pour l'accrocher à sa ceinture, transformant ainsi son vêtement en une sorte de large pantalon, comme le faisait souvent les hommes pour travailler plus aisément. Ainsi accoutrée, légère comme une gazelle, elle coupa au plus court au flan de la colline, évitant avec facilité les buissons épineux, elle rejoignit le sentier caillouteux qui, après de multiples méandres entre les oliviers rejoignait le bas des remparts. Elle le suivit jusqu'à une porte secondaire, dormant directement sur la rue des potiers.

S'arrêtant à l'abri des regards, elle remit un peu d'ordre dans sa tenue. (Comme disait toujours sa tante Houlda, il n'est pas digne d'une jeune fille d'être vêtue comme un travailleur et ébouriffée comme une commère !) Elle lissa un peu ses cheveux, rectifiant les mèches rebelles qui sans cesse s'échappaient de son voile, remit ses sandales, sa tunique en position normale et une fois rassurée sur son apparence, se remit en route.

« - Voyons, que lui avait donc dit Houlda, passer chez Moïse et puis…ah .... elle avait oublié !»

Elle haussa les épaules:

« - Tant pis, ce n'est pas grave, cela me reviendra peut-être… »  En attendant, le soleil était encore haut par delà les murs de la ville, elle avait largement le temps de se promener dans les rues, peut-être même de monter jusqu'à la porte du Temple...!


La jeune fille allait, flânant, inconsciente des regards plutôt flatteurs qui, à son passage, la dévisageaient. Ce que les passants remarquaient, ce n'étaient pas des vêtements somptueux, non, mais la simple harmonie qui se dégageait de cette silhouette souple et dynamique, la douceur du visage aux traits réguliers, intensifié par l'ambre d'un regard profond souvent un peu triste…La fillette de Bethlehem avait disparu pour laisser la place à une jeune fille. . .

 

C'est au moment où elle gravissait les marches du grand escalier menant au Temple, qu'elle entendit en contrebas le bruit d'une altercation. S'approchant du muret de l'escalier, elle se pencha pour voir ce qui se passait...

Un groupe de soldats de la garde d'Hérode, sans doute ivres, s'en prenaient à un pauvre bougre, un mendiant, le malmenant rudement. . . A la vue des gardes d'Hérode qu'elle reconnu à leur leur tenue particulière (courte tunique bleue,  bouclier ovale et leur cheveux clairs tressés de part et d'autre de leur tête) Le sang de Salomé ne fit qu'un tour ! Les paroles de son oncle lui revinrent brutalement en mémoire : un jour, alors qu'elle l'avait accompagné en ville, ils avaient croisé une escouade de ces mercenaires gaulois, dont était composée la garde d'Hérode, Bildad les avaient toisés avec haine et mépris, crachant par terre après leur passage (s'assurant bien d'abord qu'ils ne le voyaient pas), il avait ajouté :

« - Regardes-les ma fille, regardes-les bien, se sont ces chiens qui ont assassiné ton père, se sont les chiens d'Hérode et lui ne vaut pas mieux ! » La phrase tournait dans la tête de Salomé:

«  Ils ont assassiné ton père. . . » Elle s'agrippa de toutes ses forces au muret de l'escalier, comme prise de vertige et  tout à coup, sentit la pierre bouger sous ses mains, un morceau long comme son avant bras s'enlevait . . . sans réfléchir, presque par intinct, elle le saisit à pleines mains, finissant avec frénésie de le détacher du muret et le levant au dessus de sa tête, elle le projeta violemment, de toutes ses forces sur la troupe de soldats qui continuait avec acharnement sa triste besogne.

L'effet fut percutant, un soldat, atteint en plein front s'effondra, entraînant dans sa chute, deux de ses acolytes. Salomé le vit tomber frappé au front, mais ne réagit pas, elle restait acoudée au bord du muret...comme inerte.... ne ressentant qu'une sorte de stupeur, puis, en une fraction de seconde, elle prit conscience de la gravité de son acte et des conséquences qui pouvaient en découler. . . Les soldats n'allaient sûrement pas en rester là, ils allaient venir, la trouveraient, s'en prendrait à elle. . . Mais elle restait là, mmobile, paralysée. Soudain, une main ferme lui empoigna le bras et une voix masculine l'apostropha sourdement en la tirant en arrière :

« Petite folle ! Tu veux te faire déchiqueter à coups de lance? Par ici, vite ! »

Elle n'eut que le temps de deviner une silhouette grande et bien bâtie qui la happait vers le haut de l'escalier, elle se retrouva soudain emportée dans une course effrénée, bousculant sans vergogne au passage, tous les pèlerins, nombreux comme à l'habitude sur le grand escalier, surtout  une  veille  de  shabbat. . ..

En entendant derrière elle les soldats qui gravissaient les marche en vitupérant, des ailes semblèrent soudain lui  pousser dans le dos et en quelques instants, ils furent en haut de l'escalier, non sans avoir été au passage copieusement aspérgés par  la précieuse cargaison d'un porteur d'eau. Ne prenant pas le temps de lancer un mot d'excuse, ils continuèrent à fuir. Evitant la porte du parvis des Gentils, l'inconnu l'emmena plutôt en direction des rues avoisinantes; ils continuèrent de fuir à toutes jambes ainsi durant plusieurs minutes encore, changeant sans cesse de direction pour finalement s'arrêter, à bout de souffle, derrière une échoppe dans une rue tranquille.

Salomé s'écroula, la tête lui tournait; son cœur battait à tout rompre. . .

Elle releva les yeux, et rencontra le regard de celui qui l'avait tiré d'un si mauvais pas. Il était debout, appuyé contre le mur, l'air à peine essoufflé de leur périple. Salomé se senti gênée... la situation était plutôt inattendue . . . et embarrassante. C'est à ce moment-là seulement, qu'elle pris conscience que l'inconnu n 'était pas un juif ! La jeune fille senti ses joues virer au cramoisi, un romain ! Non seulement elle avait commis un acte condamnable qui risquait de mettre sa vie en danger, mais en plus elle avait fuit et parcouru la moitié de la ville entraînée par un romain! Un envahisseur, un ennemi, un oppresseur de son peuple! Voyant qu'elle restait bouche bée et voulant la rassurer il 1ui dit:

« - Je crois qu'on a réussit à leur échapper, maintenant est-ce que tu vas me dire qu'elle idée t'es passée par la tête ? Tu veux donc mourir ? »

Voyant que Salomé le regardait toujours avec des yeux écarquillés, il esquissa un sourire :

« - J'ai rarement vu une jolie jeune fille aussi intrépide, ou alors aussi inconsciente...

Comme elle ne répondait toujours pas il insista :

- Aurais-tu avalé ta langue pendant la course, ou es-tu muette de naissance ?  Je te fais peur ? Pourtant je suis beaucoup moins dangereux que la garde d'Hérode, sais-tu ? Dis-moi au moins ton nom…. !

 Il la regardait avec insistance de ses yeux verts qui pétillaient gaiement sous sa tignasse noire et bouclée.

- ...Sa1omé...

- Voilà qui est mieux, tu n'es donc pas muette... Et bien moi, je m'appelle Flavius. »

Salomé nota qu'il parlait l'araméen presque sans accent, ce qui pour un romain était assez rare, car ils repugnaient en général à utiliser ou même apprendre le langage de ceux qu'ils avaient conquis. . . De plus il était très jeune et son visage aux traits réguliers rayonnait d'un sourire plutôt sympathique . . . Il lui tendit la main:

« - Relève-toi, je pense que le danger est écarté maintenant, tu vas pouvoir rentrer chez toi, veux-tu que je te raccompagne?

- Non, non merci..  » "Surtout pas",  pensa-t-elle...

Salomé n'avait plus qu'une hâte, s'éloigner au plus vite pour aller se réfugier à l'auberge chez son oncle.

Elle bafouilla encore quelques vagues excuses et après un signe de la main qui voulait exprimer sa gratitude, elle reparti d'un pas rapide en direction de la ville basse mais en évitant le grand escalier.

Sans perdre davantage de temps, elle retrouva Nathan, qui l'attendait avec impatience et le ramena avec soulagement, sans encombre jusqu'à l'auberge qui ne désemplissait toujours pas, malgré l'heure déjà tardive.

Elle était bien trop soulagée d'être rentrée saine et sauve pour apercevoir, à bonne distance derrière eux, la silhouette discrète de Flavius, qui, charmé et intrigué à la fois, l'avait suivie par souci de sécurité mais surtout pour découvrir où demeurait cette étrange aventurière. Il les regarda entrer dans l'auberge et attendit jusqu'à la tombée du jour, comme elle ne ressortait pas, il en déduisit qu'elle habitait bien là.

« - A nous deux petite intrépide, pensa-t-il, il faudra bien que tu acceptes de me dire le secret de tes motifs, on envoie pas sans raison une pierre sur les soldats d'Hérode... De la part d'un Zélote, passe encore, mais d'une jeune fille, presque d'une enfant. . . »


D'un pas alerte, il reprit le chemin de la ville, il ne fallait pas trop tarder, il n'avait pas d'armes sur lui et les abords des remparts n'étaient pas toujours très sûrs à la tombée du jour? de plus, les portes allaient se fermer, heureusement c’était Crispus Anquilas qui était le centurion de garde ce soir, il n'allait pas le laisser dehors, refuser l'entrée de la ville au fils du chef de la garnison...ce serait du plus mauvais effet sur sa carrière...


Après avoir dû prouver son identité, on lui rouvrit en effet la porte et c'est sans autre qu'il se présenta bientôt chez Salvinien, qui avec tout le groupe de ses habitués et oisifs, se prélassait dans l'atrium de sa résidence, au milieu d'un ballet d'esclaves et de jolies femmes.

- Salut à toi Flavius, nous désespérions de te voir parmi nous ce soir. . .

- Aurais-tu fait une nouvelle conquête? demanda Antonius le secrétaire d'Hérode, il faudra que tu nous la présente, est-elle jolie au moins? Flavius eut un sourire sarcastique, il n'aimait pas Antonius, il le jugeait lâche et hypocrite, il répliqua :

- Je ne prendrai pas ce risque Antonius, ce qui est joli mérite de rester caché, mais je peux te dire toute fois qu'en plus de la beauté, elle a le courage d'un lion et les jambes d'une gazelle !

Avec une pareille description,tous les invités de Salvinien, l'armateur et commerçant le plus riche de toute la Judée étaient impatients d'en savoir plus. Il y avait là tout ce que Jérusalem comptait en riches citoyens, mais l'oisiveté à un défaut majeur : l'ennui ! Aussi tout moyen d'y pallier était le bienvenu, chacun y alla de sa question :

- Tout cela! Mais c'est une merveille !

- Vite, raconte-nous où l'as-tu rencontrée ?

- Quel est son nom ?

- Allons Flavius, ne te fait pas prier. . .

- Quand est-ce que tu nous la présente ?

Flavius se décida enfin à répondre, non sans avoir auparavant pris ses aises et s'être installé auprès des autres sur un lit pour la cena, le repas du soir que les autres invités avaient déjà commencé.

- Et bien voilà, alors que je descendais le grand escalier pour me rendre chez mon cordonnier, tu sais celui qui fait un travail si magnifique, Salvinien, je lui avais demandé de me confectionner . . .

 - Au fait Flavius, au fait par les dieux !

- Bon, bon j'y viens.... je descendais donc l'escalier et voilà que soudain. . .

Le récit de Flavius dura un bon moment, il l'agrémenta de forces détails, de descriptions flamboyantes, et finalement chacun applaudit. Mais personne ne le cru !

- Allons, allons Flavius, je te savais imaginatif, mais de grâce raconte nous des histoires plus plausibles que cela, une jeune fille juive qui assomme les soldats d'Hérode, allons si c'était vrai, il y a bien longtemps que la Judée ne serait plus province romaine répliqua Antonius en se trémoussant de rire sur son lit et en renversant  une partie de sa coupe de vin sur sa toge, les bourrelets de son double menton virant au rouge sous les soubresauts et les hoquets. . .

Flavius n'insista pas et s'en sorti par une pirouette:

- Et bien, joyeux convives, l'essentiel n'est-il pas de passer un bon moment autour de quelques bons plats? Peu importe que l'histoire soit vraie ou non, du moment qu'elle vous réjouit !

- Bien parlé approuva Salvinien qui changea de conversation en questionnant son voisin de droite Titus Alti, chargé d'organiser des jeux pour le prochain anniversaire d'Hérode.

- Alors quelles festivités nous prépares-tu Titus, est-ce que se sera aussi bien qu'il y a 5 ans ?

La conversation reparti de plus belle, mais Flavius lui était absent, rêveur. . . Cette rencontre avec Salomé n'était pas ordinaire, elle venait rompre un peu la monotonie de ses journées.

Depuis plusieurs mois il était inactif. Attendant sa nomination de Præfecti  à la tête de l'unité de cavalerie de Césarée, que lui avait promis d'obtenir pour lui Salvinien, (en fait l'ami de son père) grâce à l'étendue de ses relations et à la largesse de sa bourse. . . Mais la nomination se faisait attendre; le poste était convoité par des hommes de valeur, plus chevronnés que Flavius, qui n'avait pour lui outre ses appuis extérieurs, que l'avantage de sa fougue, mais l'inconvénient de son manque d'expérience... Il avait choisit de servir dans l'armée par goût de l'effort, de l'exercice physique et aussi par ambition personnelle, il voulait grimper, devenir un homme influent, respecté, riche. . .

Et pour tout cela, le chemin le plus rapide et le plus exaltant était probablement de servir dans les légions et surtout la cavalerie de César ! Mais le temps était long, à ne rien faire....Dans ses conditions l'aventure de l'après - midi était un agréable dérivatif …

 

*  *  *  *  *  *  *

 

 

 - Mais où est-elle donc passée ? Cette chèvre me rendra folle! Salomé pestait tout en fouillant rageusement avec son long bâton de bergère dans les buissons épineux alentour:  à chaque fois c'était la même chose, dès qu'elle avait le dos tourné, la Noire s'en allait et elle perdait des heures à la chercher. . . .

Essoufflée, elle s'appuya un moment contre le tronc de 1'un des oliviers noueux  et plusieurs fois centenaires, posés tels les soldats d'une armée aux aguets tout autour d'elle. Récupérant son souffle, elle écouta la brise jouer dans les branches, bientôt les olives seraient mûres...

Un bêlement plaintif retentit, Salomé tendit l'oreille, à nouveau, il lui sembla entendre l'appel de l'animal; elle avança dans sa direction, arrivant bientôt en haut d'un petit ravin. La plainte venait du fond de celui-ci. S’accroupissant au bord, Salomé aperçu tout au fond deux cornes et une barbiche noire tremblant lamentablement...

-   Comment as-tu fait pour tomber là-dedans? Et comment vais-je faire pour t'en sortir?

Le ravin avait au moins la profondeur de la taille d'un homme, peut-être plus. . . Salomé regarda le soleil; il était encore haut, pas plus de la septième heure...Elle avait le temps de courir à l'auberge chercher son oncle pour sauver la chèvre…. Si on la laissait là, nul doute qu'au matin elle n'ait été dévorée.... Mais cela voulait aussi dire laisser le reste du troupeau seul un long moment, que faire ?


Elle se décida, la Noire était la chèvre préférée d'Houlda et celle qui fournissait le plus de lait ! Sa décision fut vite prise : dévalant la pente, elle rejoignit rapidement le sentier qui menait de la vallée du Cédron au Mont des Oliviers où elle aimait mener paître ses chèvres.

Soudain, elle entendit une voix l'appeler:

-  Eh, où cours-tu si vite ?

Se retournant sans s'arrêter, Salomé jeta un coup d'cil à son interlocuteur et manqua de trébucher… Le jeune romain ! Elle fut tentée de courir encore plus vite, le souvenir peu glorieux de leur rencontre le lui suggérait fortement, mais une autre idée traversa son esprit : Il pouvait être l'aide qui lui était nécessaire et il fallait absolument sortir la Noire de sa fâcheuse posture ! Convaincue par son raisonnement, la jeune fille s'arrêta et passant outre à sa gène, répondit:

 

-    Je vais chercher du secours pour la chèvre de mon oncle qui est tombée dans un ravin. . .

Hésitante elle ajouta:

-    Peut-être que tu pourrais m'aider?

-    Probablement, conduis-moi. . . !

lls prirent tous deux le chemin dans l'autre sens, sans mot dire.

Salomé se sentait partagée entre l'embarras de se retrouver face à celui qui l'avait sauvée d'un péril certain trois jours plus tôt, et son soulagement pour le sort de la chèvre qui était en passe de s'améliorer...!

Elle s'était bien gardée de parler à quiconque de son aventure.... D'ailleurs en y repensant elle avait bien du mal à comprendre ce qui lui avait pris....

Flavius parla le premier:

- Sais-tu que tu as sérieusement blessé l’un des gardes d'Hérode? Leur chef est venu s'en plaindre à mon père, Quintus le chef de la garnison de Jérusalem, ajouta-t-il pour être plus explicite.

Salomé ne répondit pas, elle attrait voulu oublier à tout jamais cette histoire et voilà qu'en plus il lui en reparlait. . .

Flavius l'observait à la dérobée, elle marchait droite, le visage un peu crispé, le regard fixe, droit devant.

«  Sûr qu'elle a compris que je l'ai suivie... tant pis, l'occasion était trop belle, je n'allais pas la laisser passer, de toutes manières je compte bien arriver à décoincer ce petit minois crispé.... ! »

 lls arrivaient en haut du ravin, où la pauvre chèvre continuait de bêler éperdument..

-   Ainsi voilà donc ce qui te pose problème ? Allons pauvre bête, ne t'inquiètes passe vais te sortir de là. . . .!

Avec agilité, Flavius entreprit de descendre jusque vers l'animal, qui bien que voyant le secours arriver ne cessait pas pour autant de bêler… Arrivé à sa hauteur, Flavius la saisit et apparemment sans grand effort, la hissa sur ses épaules. Mais ce n'était pas du goût de la Noire qui se mit à se débattre et à bêler de plus belle. . .

- Est-ce que t'u n'aurais pas une cordelette à me passer pour que j'attache ses pattes? Je crains de ne pas arriver à remonter, si elle ne se calme pas. . .

Salomé qui n'avait pas perdu de vue un seul de ses gestes lui lança la cordelette lui servant de ceinture.

- Là ! maintenant je devrais arriver à remonter sans trop de mal. Commenta Flavius d'un air satisfait, après avoir solidement attaché ensemble sur sa poitrine, les quatre pattes de l'animal. Enfin domptée, la Noire ne disait plus rien.

S'accrochant tant bien que mal aux branches des arbustes et aux rochers saillants, Flavius quelque peu essoufflé, émergea bientôt du ravin. Il posa à terre la chèvre qui aussitôt liberée de ses liens se hâta de retourner en bêlant en direction du reste du troupeau.

Il rendit à Salomé sa ceinture, qu'elle renoua autour de sa taille en silence.

Maintenant que la chèvre était hors de danger elle était soulagée, mais ne se sentait pas plus à l'aise pour autant de se retrouver face au jeune homme.

- Ainsi tu gardes les chèvres quand tu n’assommes pas les gardes d'Hérode ?

Salomé sentit le rouge lui monter aux joues à nouveau.

Flavius insista.

- Vas-tu enfin m'expliquer pourquoi tu as eu ce geste, l'autre jour? Tu sais qu'Hérode n'a guère apprécié cette affaire et qu'il a exigé de mon père qu'on recherche activement l'auteur de ce forfait?

- Eh bien il ne te reste donc plus qu'à me dénoncer, tu auras fait ton devoir, n'es-tu pas citoyen Romain ?

Flavius éclata de rire devant la vigueur de la répartie :

- Décidément, tu n'es pas une enfant facile ! Crois-tu vraiment que je vais te dénoncer, après t'avoir sauvée des sales brutes d’Hérode et t'avoir suivie jusqu'à la demeure de ton père pour m'assurer qu'il ne t'arriverait rien de fâcheux? Vraiment c'est ce que tu crois?

Salomé ne répondit pas, elle sentait monter en elle la panique: Non seulement, il était témoin de son acte, il était Romain et le fils du chef de la garnison, et en plus il savait où elle demeurait....Elle tenta une diversion plutôt que de répondre à ses questions :

-   Que veux-tu de moi ? Laisse-moi, il se fait tard. .. je . .. je dois redescendre le troupeau à la bergerie. ..

Flavius fit mine de ne pas avoir entendu. . . :

-   Ne t'inquiètes pas, mon père a donné des ordres pour la forme, mais il se moque éperdument de savoir qui a fait cela, en fait ça l'amuse plutôt qu'on ait ridiculisé la garde d'Hérode de cette manière . . . et qui voudrait me croire si je disais qu'une enfant telle que toi a commis un acte aussi déraisonnable ? Personne. Mais tu n'as toujours pas répondu à ma question, pourquoi as-tu fait cela, tu devais bien avoir une raison tout de même? Ce n'est pas le genre de jeu auquel jouent les enfants de ton âge?

-   Je ne suis plus une enfant. . . et cela. . . cela ne te regarde pas....laisse-moi passer, il faut que j'aille prendre soin de mon troupeau. . .

-  Très bien petite entêtée, j'espérais un peu plus de mansuétude de ta part, d'abord je te sauve la vie, puis celle de ta chèvre.... et c'est comme ça que tu me remercies ? son ton était amusé, un tantinet narquois....il continua :

- Bon allez va ... mais je te préviens, puisque tu ne veux pas me répondre, je reviendrai un autre jour et un troisième s'il le faut, jusqu'à ce que tu sois décidée à me dire ton secret. ....

Sans répondre, Salomé passa devant lui, aussi raide et glaciale que possible et rejoignit son troupeau, quelle rassembla rapidement et dirigea sans ménagement en direction de la vallée.

Elle se fit violence pour ne pas se retourner, bien qu'elle sentit sur son dos peser le regard insistant de Flavius. . .

Il la regarda disparaître au détour du sentier, mais il ne la suivit pas cette fois : A quoi bon puiqu’il savait où la retrouver et il se promit de ne pas tarder à mettre ce projet à exécution.. .

« - Sacré caractère, pensa-t-il, elle arrive à se contenir et à me remettre en place. .. Ce n'est peut-être pas tout à fait une femme encore, mais c'est déjà un sacré brin de fille ! »

 

*  *  *  *  *

 

 

Nathan, d'un air rageur, lançait des pierres sur un vieux morceau de jarre cassée qu'il prenait pour cible, essayant de finir de la briser.

- Qu'est-ce qui t'arrives petit frère?

- Rien, je suis puni...

- Puni ?

- Oui le rabbin s'est plein à oncle Bildad que je ne travaillais pas assez, alors il m'a puni, j'en ai assez moi de devoir rester des journée entières, assis à écrire et réciter la Torah, j'aimerais bien mieux être à ta place à courir dans les collines en gardant les chèvres.. !!

Salomé secoua la tête, mi amusée, mi catastrophée...son frère ne tenait pas en place, depuis quelques lunes à peine qu'il était sensé suivre les cours du rabbin, c'était déjà la troisième fois que celui-ci le punissait. . . Nathan n'était décidemment pas un garçon facile...


Il avait le front carré et volontaire, plutôt petit de taille et râblé, il préférait en général le langage des poings et la lutte, à la lecture de la Thora....Il avait le tempérament impétueux de son père, mais la sagesse en moins... Seule Salomé parvenait à lui faire entendre raison, Bildad et Houlda avaient bien essayé de lui inculquer l'obéissance, mais ni les punitions, ni les calottes n'avaient eu d'influence sur lui, ils avaient alors été décidé de l'envoyer chez le rabbin, « afin de lui inculquer la discipline ! » Visiblement le rabbin non plus n'était pas trop de taille face à cette tâche ardue. . .

- Et combien de temps es-tu puni?

- Le rabbin a dit qu'il ne voulait plus me revoir jusqu'au prochain shabbat..

« Il a vraiment dû faire des bêtises pour recevoir une telle punition » pensa Salomé en hochant la tête. . .

Comme pour ponctuer sa phrase, un des cailloux qu'il avait lancé plus adroitement que les précédents fit voler en éclats le reste de la jarre. . ..Nathan reprit:

- Du coup je n'ai même plus le droit d'aller jouer avec mes amis de la rue des potiers, je suis obligé de rester ici à ne rien faire! Salomé ne pu s'empêcher d'avoir un petit sourire mélancolique :

« -Comme les choses sont mal faites songea-elle, Nathan ne songe qu'à courir dans les collines avec les chèvres, et moi je ne rêve que d'apprendre à lire écrire et compter. . .. »

-Eh bien demain tu n'as qu'à venir avec moi dans les collines, garder les chèvres. . .

proposa-t-elle.

- Vrai? Tu veux bien que je vienne avec toi? Je pourrai prendre ma fronde pour tirer des grives?

- Si tu veux, dit Salomé, qui sourit de voir la physionomie à nouveau radieuse de son petit frère.

 


Le lendemain, Nathan se réveilla aux premiers rayons de l'aube, aussitôt il secoua Salomé.

- Salomé, Salomé, le jour se lève !

- Oui, doucement, le Temple ne va pas s'effondrer... On a le temps !

Mais Nathan était décidemment très excité à la perspective de courir dans les collines avec les chèvres et il lui fallut obtempérer à son insistance. . .

La journée s'annonçait belle et chaude, les oliviers ployant sous la charge des fruits prédisaient une belle récolte pour autant que nul orage de grêle, ne vienne ruiner cette espérance.

Rapidement les chèvres s'égayèrent alentour, à l’affût du moindre petit brin de verdure pas encore desséché par les chaleurs de l'été.

Nathan aussi, se mit à l'affût de tout ce qu'il pouvait s'entraîner à tirer avec sa fronde, mais sa main manquait encore de précision et la plupart de ses essais se soldaient par un bruissement d'aile et quelques feuilles arrachées...

Salomé le regarda faire un long moment amusée, puis, alertée à la vue de la Noire qui comme toujours tentait de faire bande à part, elle couru rattraper sa bête. En revenant un moment plus tard s'asseoir sous son olivier préféré, elle ne vit plus son frère; mais ça ne l'inquiéta pas outre mesure, il ne pouvait pas être bien loin…. Cependant quand le soleil arriva à son zénith, comme il n'était toujours pas revenu près d'elle, elle se mit à l'appeler et à le chercher.

Au bout de quelques instants et après plusieurs appels, elle le vit arriver en courant, rouge de plaisir et encore plus excité qu'avant :

- Salomé, je sais tirer maintenant, il m'a appris regarde ! C'est parce que je mettais mal le caillou et que mon bras était trop près du corps en tournant, regarde, tu vois la branche morte là ? Je vais la couper ! Sûr de lui, l'enfant mit un petit caillou dans sa fronde, la fit tournoyer . . . il y eu le bruit feutré de la fronde à pleine vitesse, puis le craquement sec de la branche morte qui tomba au sol. . .

- Je l'ai eue, je l'ai eue, tu as vu Salomé ? Tu as vu ?

- Mais comment as-tu fais pour apprendre si vite ?

- C'est mon ami qui me l'a appris! Répondit- il avec fierté.

- Ton ami ? Quel ami ?

- Lui, je ne sais plus son nom...dit il en montrant la direction d'où il venait, il arrive, je l'ai devancé en courant dès que j'ai entendu tes appels. . .

Salomé se retourna vers le sentier qui menait en haut de la colline et d'où lui parvenait en effet des bruits de pas. Elle faillit s'étrangler en reconnaissant et « l'ami » en question: « -Le jeune romain! Oh non ce n'est pas possible, pas lui. » Pensa-t-elle….catastrophée.

Voyant son visage s'assombrir, Nathan pensa que c'était parce qu'elle avait peur de la tenue de romain de Flavius, aussi très vite il ajouta:

- Il est très gentil tu sais, ça fait un long moment qu'il m'apprend à tirer et tu as vu? Ca marche!

- Oui, oui. . . ça marche. . .

La prenant par la main, il l'attira à la rencontre de Flavius:

- Voici ma grande sœur Salomé ! Le jeûne homme, un léger sourire aux lèvres la salua de la tête, comme il était d'usage.

Salomé senti le rose lui monter aux joues « Heureusement qu'il n'a pas raconté à Nathan que nous nous connaissons déjà » pensa -telle avec un mouvement d'humeur et après lui avoir rendu froidement son salut, s'adressa à son frère :

- Je commençais à m'inquiéter de ton absence....Est-ce que t'u n'as pas faim? Le soleil est haut, quand à moi j'ai bien envie de manger un peu.

- Oui, moi aussi, est-ce que tu manges avec nous? ajouta-t-il aussitôt en se tournant vers Flavius..

- Ma foi, volontiers.. ..

Salomé se sentit encore plus mal à l'aise et tenta une dernière parade:

- C'est que. . . nous n'avons que quelques dattes, un peu de lait, et un morceau de pain. . .

c'est bien maigre pour contenter un romain comme toi, c'est pourquoi je ne l'avais pas proposé....

- Un romain comme moi sait se contenter de ce qu'on lui donne, et d'autant plus lorsque c'est en agréable compagnie....

Ne sachant plus que répondre Salomé se dirigea vers le rocher à l'ombre duquel était entreposée sa besace avec les provisions.

Ils mangèrent, Nathan n'arrêtait pas de parler, totalement inconscient de ce qui se passait en silence entre les deux jeunes gens. . .

Salomé essayait d'éviter de croiser le regard de Flavius, qui lui la dévorait des yeux.

Dès qu'il eu fini sa dernière bouchée, Nathan saisit sa fronde :

- Je vais continuer de m'exercer, regardez, je vais m'entraîner sur les hautes branches de cet olivier mort là-bas.. .

- La prochaine fois que je viendrai je t'apprendrai à tirer sur les oiseaux en plein vol!

- C'est vrai? Tu sais le faire?

- Bien sûr...

Enchanté, Nathan s'éloigna de quelques pas, cherchant de nouveaux cailloux pour sa fronde.

- Tu sais que ton petit frère promet d'être un homme adroit et volontaire ?

- Oui. . .

- Il m'a aussi appris que vous vivez chez ton oncle et ta tante....

Il y eut un silence. Flavius reprit:

- Ce n'est pas facile de parler avec toi. .. Ma présence t'importune- t- elle donc tant, ou alors aurais-tu peur de moi ?

- Je n'ai pas peur de toi! La voix de Salomé était cassante, il fallait qu'il comprenne sa position une fois pour toutes:

- Une jeûne fille juive n'a pas à parler avec. . . avec. . .

- Un Romain ? Un oppresseur, c'est ça ?

- Oui !

- Ne pouvons nous pas oublier un instant tout cela? Après tout tu n'as pas choisi de naître juive, ni moi romain.. ..

- Je suis fière d'être née juive, c'est l'Eternel qui en a décidé ainsi !

- Est-ce que pour autant ça doit être un sujet de querelle entre nous et nous empêcher de faire connaissance? Bon, je vais te laisser, je repasserai sûrement par là un de ces jours prochains, je l'ai promis à ton frère, nous pourrons peut-être en reparler?

Il se leva et après un dernier signe de la main à Nathan qui s'exerçait toujours à quelque distance, il se dirigea tranquillement d'un pas souple vers les remparts, et rapidement disparu au détour du sentier.

Longtemps après son départ, Salomé resta au même endroit, les yeux perdus dans le feuillage de l'olivier contre lequel elle s'était adossée.

. . Pourquoi ce romain ne la laissait-il pas tranquille? Comme c'était étrange, en même temps elle était agressée par son insistance à la rencontrer sans cesse ces derniers jours, elle trouvait cela déplacé. . . Et puis, d'un autre côté. . . Et elle se sentait presque . . . flattée, oui de l'intérêt qu'il lui montrait. . .peut-être avait-il raison, ils n'étaient responsables ni l’un ni l'autre de leur naissance, se serait peut-être amusant de parler avec lui, ça briserait un peu la solitude et la monotonie de ses journées de bergère.... Il faudrait surtout qu'elle recommande à Nathan de ne parler de lui à personne. . . Bildad son oncle en ferait une attaque! Elle imaginait ses yeux, petits et enfoncés dans leurs orbites, s'écarquiller d'horreur : Sa nièce et son neveu parlant et mangeant avec un oppresseur, ce serait une trahison, lui qui se targuait d'entretenir des relations avec le parti des zélotes et d'être au courant de toutes les tentatives fomentées en Judée pour secouer le joug romain...!

Mais il y avait longtemps que Salomé avait appris à faire la part des choses entre ce que son oncle disait et… la réalité, en fait il aimait surtout avoir beaucoup de choses à dire à ses clients, et au besoin, il en inventait certaines..


A son arrivée six ans plus tôt à l'auberge, il lui faisait peur, d'un tempérament emporté, il élevait facilement la voix, sur les esclaves, ou contre les mauvais clients, surtout lorsqu'il avait ingurgité quelques pichets de vins. . . Mais en fait il n'était pas méchant.

Houlda, elle, avait su tout de suite gagner sa confiance, son visage rond et jovial inspirait la sympathie et puis elle était pleine d'attention pour eux, de tendresse. Mais la vie à l'auberge était toujours bruyante, souvent harassante, Houlda devait tout diriger et malgré sa petite taille et sa corpulence assez imposante, elle s'y employait avec une énergie incroyable. . .

Salomé aimait bien l'auberge, le passage et prenait plaisir à seconder sa tante, mais elle n'avait jamais pu retrouver vraiment la tranquille assurance, la sérénité qu'elle avait connu petite dans la maison de Bethlehem, avec ses parents, ou avec Marie et Joseph....

Elle ne les avait jamais revus... Qu'étaient-ils devenus? Jésus devait lui aussi avoir beaucoup grandi.... Pourquoi n'étaient-ils jamais revenus la chercher ? Ses doigts cherchèrent le petit sac de toile pendu à son cou, dans lequel elle avait mis sa précieuse pierre, elle ne la quittait jamais, la portant sur son cœur avec ses souvenirs....

 

 

 

 

 

 

 

Par audinna
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Samedi 15 août 2009 6 15 /08 /Août /2009 16:18

« Mais où ai-je donc bien pu laisser cette cruche ? » pensait Salomé qui cherchait vainement l’ustensile, habituellement rangé sur le petit muret de pierre près de la porte.

Elle secoua la tête avec lassitude, de toutes manières, elle n’arrivait à rien aujourd’hui !

Depuis le départ de Marie, Joseph et Jésus, la veille, sa tête semblait complètement vide ; elle faisait tout n’importe comment : oubliant d’aller chercher l’eau au puits, laissant brûler les galettes dans le four à pain, elle était encore sous le choc de leur départ.

Pour l’instant, Nathan dormait en cette fin d’après-midi chaude. Pensant qu’elle pourrait aller jusqu’au lavoir nettoyer les langes souillés de son petit frère, la fillette les mit dans le grand panier d’osier. L’eau fraîche lui ferait du bien, et puis, en se dépêchant, elle serait de retour avant son réveil.

Elle commençait à descendre le chemin de terre lorsque tout à coup, des cris terribles se firent entendre de Bethlehem, des cris d’horreur qui lui glacèrent le sang !

Pétrifiée, elle recula instinctivement vers la maison.

Indéniablement, quelque chose d’épouvantable était en train de se produire… Les cris, loin de diminuer, allaient au contraire en s’amplifiant… !

 

Soudain, elle vit quelqu’un sortir de la ville et venir rapidement dans sa direction. Elle reconnut son père, à la fois soulagée et inquiète, elle couru à sa rencontre.

- Que se passe-t-il, Abba ? Pourquoi tous ces cris ?

Eliab avait le regard hagard. Il saisit sa fille par les épaules et, la regardant droit dans les yeux, lui dit :

- Salomé, ce sont les soldats, les soldats d’Hérode…

Sa voix était entrecoupée, tant par sa course folle que par l’horreur des scènes auxquelles il venait d’assister…

- Ecoute ! Je veux que tu fasses exactement ce que je te dis, tu entends ?

La fillette hocha la tête.

- Voilà, tu vas prendre ton petit frère, de la nourriture pour un jour, une couverture et tu vas t’enfuir dans les collines. Tu te souviens de la grotte où tu avais dormi une fois avec moi et le troupeau ?

Salomé hocha encore la tête.

- Eh bien, tu vas y aller pour te cacher avec ton frère, tu y vas tout de suite ! Tu dors là-bas avec lui et tu m’y attends sans bouger et en prenant bien soin de cacher l’entrée après ton passage avec les buissons d’épines, comme tu m’as vu le faire ; ça vous protégera des bêtes sauvages. Surtout, n’allume pas de feu ! Vite, il n’y a pas une minute à perdre, je n’ai pas beaucoup d’avance sur eux ; dès qu’ils auront fini avec la ville, ils vont sûrement venir ici, il ne faut pas qu’il vous trouvent. Allons prendre les affaires qu’il vous faut !

Et il ajouta :

- Avant de vous trouver, il faudra d’abord qu’ils me passent sur le corps…

Les cris et les hurlements ne cessaient pas et devenaient de plus en plus insoutenables.

Tout en courant vers la maison avec son père, Salomé répéta sa question :

- Abba, qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi devons-nous fuir ?

- A cause des soldats d’Hérode ! Ces gaulois avides de sang, ils sont en train de massacrer tous les enfants ! Tu vas vite partir avec Nathan, moi, je vais voir Myriam et on te rejoint aussi vite que possible avec son petit Simon.

Salomé ne dit plus rien, elle saisit la couverture pendant qu’Eliab préparait une besace avec des galettes de froment, des figues sèches et une outre de lait de brebis.

Elle réveilla Nathan et en très peu de temps, attacha son petit frère sur son dos et parti en courant sur le petit sentier qui, depuis l’arrière de la maison, allait se perdre dans les collines.

Les hurlements venant de la ville semblaient lui donner des ailes, malgré la pente et les cailloux qui lui entamaient les pieds,  elle ne semblait pas même s’en apercevoir. Dans sa tête, les phrases qu’Eliab lui avait dites tournaient comme tournent les vautours, lugubres et terrifiants : « C’est les soldats d’Hérode… Ils tuent tous les enfants…. ! »

La pente se faisait plus raide et son souffle plus rauque, les battements de son cœur tambourinaient à ses tempes tandis que ses pieds martelaient toujours le sol dur du sentier, évitant avec agilité les branches pleines d’épines et les morceaux de rochers, elle poursuivait sa route.

Au bout d’un moment, réalisant que seul le bruit des oiseaux, les gazouillis de Nathan et sa propre respiration brisaient désormais le silence des collines, elle fit une petite pause, cachée dans le renfoncement d’un rocher, jusqu’à ce que les battements de son cœur se soient un peu apaisés.

Elle tendit l’oreille, mais ne perçut plus aucun bruit anormal. La colline dont elle avait fait le tour devait arrêter les sons. Il lui fallait pourtant se remettre en route, son père lui avait fait promettre d’aller l’attendre à l’abri aussi vite que possible !

Elle continua donc sa marche ; Nathan, sur son dos, avait repris son sommeil interrompu.

Ce n’est qu’un long moment plus tard, exténuée, qu’elle arriva à la grotte.

Non sans mal, tant l’entrée était encombrée de ronces, elle réussit à dégager un passage pour pouvoir s’y glisser avec son précieux fardeau.

 

La nuit tombait. Salomé, après avoir installé Nathan sur un tas de feuillage sec, avait refermé le passage à l’entrée de la grotte ; ils étaient désormais à l’abri pour attendre son père et Myriam.

Un long moment passa.... les ombres à l’extérieur s’allongeaient, annonçant la nuit proche.

Quand allaient-ils arriver ? Ils auraient déjà dû être là !

Elle donna à manger à Nathan, qui visiblement trouvait la situation très amusante et dévorait tout avec appétit, puis tous deux se préparèrent à dormir dans la pénombre qui s’installait.

Scrutant les bruits de la nuit, elle essayait de reconnaître un bruit de pas…

Nathan se mit à pleurer, il avait froid et semblait maintenant quelque peu désorienté par cette escapade nocturne.

Elle l’attira plus près d’elle afin de se pelotonner l’un contre l’autre sous la couverture et bientôt l’immense fatigue de sa course eut raison de ses angoisses et de l’attente.

 

C’est Nathan qui se réveilla le premier à l’aube ; sortant de sous la couverture, il entreprit d’aller un peu plus à la découverte de la grotte. En fait, il s’arrêta rapidement à la hauteur du sac à provisions et décida de se servir… Quand Salomé ouvrit un œil, il avait ingurgité le reste des figues, émiettés le dernier morceau de galette et pour couronner le tout, avait renversé sur sa tunique une bonne partie de contenu de la gourde… Il semblait cependant assez satisfait !

Salomé, elle, était furieuse ! De plus, son angoisse ne faisait que croître :

Ils étaient toujours seuls, ni Eliab, ni Myriam, ni le petit Simon… Que se passait-il donc à Bethlehem ?

Devait-elle continuer d’obéir à son père et rester à l’abri, ici avec Nathan, ou alors redescendre à la maison ?

Longtemps encore elle patienta, ces questions tournant  sans cesse dans sa tête, mais finalement, la faim et aussi le besoin de savoir ce qui s’était passé furent les plus forts. Vers la neuvième heure, alors que le soleil avait déjà bien amorcé sa descente vers l’ouest, Salomé reprit la route en sens inverse, se dirigeant tout d’abord vers un torrent pas trop éloigné, pour pouvoir boire ainsi que nettoyer la tunique de Nathan qui empestait le lait écaillé du matin.

Ensuite, à pas comptés, l’oreille aux aguets, la fillette avec son précieux fardeau sur le dos, s’engagea dans la descente vers la ville.

 

Tout semblait étonnamment calme. Immobile en haut de la dernière pente surplombant leur maison, Salomé essayait de deviner ce qui l’attendait… La garde d’Hérode devait être repartie, parce qu’un étrange silence planait sur Bethlehem et ses alentours… Une pensée insupportable lui traversa l’esprit :

- Et s’ils ont tué tout le monde ?

Affolée, elle dévala la pente et arriva haletante jusqu’à la porte de la maison : vide ! La maison était vide, dans le même était que la veille, lors de son départ… Où étaient-ils ? Chez Myriam, vite !

Elle reprit sa course avec Nathan, toujours accroché sur le dos, et arriva comme un ouragan devant la maison, ouvrit la porte, et s’immobilisa, les yeux écarquillés…

La maison de Myriam était dévastée ! A l’intérieur, meubles cassés, renversés, tout était sans dessus dessous !

Une voix appela :

- Salomé, c’est toi, ma fille ?

Détachant Nathan sans précaution, elle se précipita vers le fond de la pièce et quand ses yeux se furent habitués à la pénombre, elle discerna son père, allongé sur une natte à même le sol.

Myriam aussi était là, à genoux, elle se balançait d’avant en arrière dans un geste mécanique, sa tête était recouverte d’un voile noir, et devant elle, on distinguait la forme d’un petit corps inerte.

- Abba… ? Elle ne put rien dire d’autre, et s’effondra à ses côtés, en larmes.

- Nathan va bien ?

La voix de son père était sourde, hésitante.

- Oui, que s’est-il passé, qu’est-ce que tu as ?

C’est Myriam qui répondit, d’une voix rauque, presque inaudible :

- Ils ont…. tué… mon enfant, ils ont… tué.... mon enfant !

Il y eu un bruit à la porte… et Jabal, son mari, entra.

- Salomé, tu vas bien ? Et Nathan ? Aussi ? Béni soit l’Eternel, lui au moins aura survécu ! Viens avec moi, petite, viens…

Docile, Salomé le suivit, Nathan lui emboîta le pas.

Jabal s’installa sur une grosse pierre devant la maison et attira la petite sur ses genoux…

Salomé remarqua combien son visage était tiré, il n’avait pas dû fermer l’œil de la nuit, ses yeux était rouges et sa voix si grave… elle frissonna.

Jabal, voyant la petite trop choquée pour poser des questions, entreprit avec des mots sobres de lui apprendre par quels moments terribles ils venaient de passer.

C’est alors lorsqu’ils ramenaient les troupeaux après les avoir fait boire au puits qu’avaient retentis les premiers cris. Eliab était parti voir ce qui se passait, tandis que Jabal s’occupait du bétail.

- Ton père a vite compris que le malheur s’abattait sur nous : il a vu les soldats d’Hérode entrer dans les maisons et tuer sous les yeux de leurs mères tous les petits enfants qu’ils trouvaient… alors, il a couru juqu’ici pour t’avertir et tu as pu t’échapper avec Nathan…

Salomé hocha la tête.

- Puis, lorsqu’il a été sûr que tu étais hors de vue, il est venu prévenir Myriam pour qu’elle te rejoigne, mais au moment où ils allaient partir, les soldats sont arrivés…

La voix de Jabal se cassa… il reprit :

- Ton père s’est opposé à eux, alors ils se sont mis à plusieurs contre lui… Que pouvait-il faire avec son bâton de berger contre leurs dagues et leus lances ? Il s’est défendu comme un lion, mais ils l’ont blessé de plusieurs coups de dagues, il perdu beaucoup de sang et… il …

Les mots s’arrêtèrent dans la gorge et Jabal détourna les yeux pour ne pas voir le regard affolé de la jeune fille.

Mais elle ne dit rien… sans un mot, elle se dégagea de l’étreinte de Jabal et, toute raide, retourna à l’intérieur, auprès de son père.

Elle avait bien compris ce qu’il avait tenté de lui dire, mais elle le refusait, de toutes ses forces.

Durant les heures suivantes, elle resta au chevet d’Eliab, lui épongeant le front, essayant de le faire boire, lui tenant sa grande main, forte, pleine de cals entre ses petites mains fragiles.

Nathan s’était endormi près d’eux, inconscient du drame qui continuait de se dérouler.

Jabal et Myriam étaient partis en ville avec le corps de Simon afin de le préparer pour la sépulture ; ils ne revinrent qu’à la nuit tombée et entreprirent de ranger l’intérieur de la maison, essayant d’effacer les moments d’horreur qu’ils traversaient en se raccrochant au quotidien : il fallait continuer à vivre, ou du moins essayer.

 

Eliab semblait dormir, sa respiration était courte, saccadée, Salomé s’était assoupie à ses côtés.

Myriam vint la réveiller.

- Viens manger un peu… tu as besoin de reprendre des forces.

Salomé se laissa emmener jusqu’à la table basse, provisoirement réparée avec une branche noueuse d’olivier, remplaçant le pied manquant.

Myriam lui servit un bol de lait et des lentilles qu’elle mangea.

C’est à ce moment-là qu’Eliab appela faiblement :

- Jabal…

Jabal s’accroupit près de lui.

- Je t’entends, Eliab…

La main du blessé chercha la sienne, la trouva, s’y accrocha, et dans un souffle, mais d’une voix cependant audible, ordonna :

- Jabal, tu vas vendre mon troupeau, tu en tireras un bon prix, ensuite, tu mettras l’argent dans une bourse et tu emmèneras mes enfants chez mon frère Bildad : lui et sa femme prendront soin d’eux selon la loi. Tu lui donneras la bourse, ce sera leur héritage… !

Eliab s’arrêta, il était de plus en plus faible, sa main lâcha celle de Jabal.

- Salomé ?

- Je suis là, Abba, dit-elle d’une voix rauque de larmes contenues.

Déjà elle avait compris qu’encore une fois la mort, la séparation, allaient être les plus fortes. Mettant la main sur sa bouche pour contenir les sanglots et les cris qu’elle sentait monter en elle, elle revint s’accroupir à côté de son père.

- Princesse… ma petite princesse… l’Eternel a décidé que mon temps était achevé, je m’en vais rejoindre ta mère, il faut que tu sois forte… Je te confie ton petit frère, il n’aura plus que toi désormais…

Avec effort, Eliab chercha le regard de sa fille, ils se fixèrent intensément…

- Tu ne vas pas partir toi aussi ? Abba ? Abba, ne me laisse pas…

- Souviens-toi , princesse, que nous t’aimons, ta mère et moi et que nous comptons sur toi pour veiller sur Nathan. Bildad et Houlda s’occuperont de vous, Jabal va vous y conduire, je te demande d’être pour eux une fille attentive et reconnaissante, comme tu as su l’être pour moi. Obéis-leurs et tu seras digne de l’accueil qu’ils vont vous donner, de tout leur cœur, j’en suis sûr…

La voix d’Eliab n’était plus qu’un murmure, dans un dernier effort, il chuchota :

- Embrasse-moi ma princesse… je … t’aime… !

- Abba, Abba, non !!!

Ses yeux se voilèrent, un dernier souffle jaillit de sa poitrine, mais il sembla à Salomé que c’était un grondement de tonnerre, un tremblement de terre ! C’était le monde, son monde qui venait de s’écrouler… Elle sentit dans la sienne la grande main calleuse de son père devenir toute molle.

Elle resta un instant à la regarder hébétée, ne pouvant, ne voulant pas croire à la réalité…

Puis soudain, un long cri de détresse jaillit du tréfonds de ses entrailles, un cri long, aussi aigu qu'une lame de poignard, le poignard de la mort dont elle venait à nouveau de prendre un coup en plein cœur…

 

*  *  *  *  *  *  *

 

 

Salomé n’osait pas se retourner, Myriam était sûrement encore au même endroit, en haut de la butte, là où elles s’étaient embrassées ; immobile dans sa robe  et son voile noir… Non, elle n’avait pas le courage de la regarder, de lui faire un dernier signe… elle marchait, la tête droite, les yeux dans le vague, tenant serrée dans la sienne la petite main de Nathan, qui lui, était confortablement installé sur l’âne de Jabal. La route jusqu’à Jérusalem aurait été trop longue pour ses petites jambes…

Jabal marchait devant, tenant la bride de l’animal docile, qui avançait tranquillement, secouant de temps à autre la tête pour chasser les mouches importunes.

Ils venaient de passer la porte de Bethlehem, croisant sans cesse des femmes vêtues de noir…

A chaque fois, Jabal détournait la tête, comme si la vision du deuil lui était devenue insupportable… Bien peu nombreuses étaient les familles, les maisons qui avaient été épargnées par la folie infanticide des soldats d’Hérode. Sans parler des nombreux adultes, qui comme Eliab, avaient péri pour avoir voulu défendre les leurs… Meurtres d’autant plus intolérables qu’ils étaient gratuits, sans aucun motif, sans explications… Si ce n'est la rumeur venant de Jérusalem, disant qu’Hérode aurait été persuadé par ses mages que son successeur au trône était parmi les enfants mâles de la ville.

Non, Bethlehem n’avait pas fini de pleurer ses fils…

 

Machinalement, Salomé chercha du bout des doigts, dans sa ceinture, la précieuse petite bosse familière : sa pierre était bien là ! L’unique bien qui lui soit vraiment cher, le cadeau de Marie ! Soigneusement emballée dans un morceau de drap, puis cousue sur l’envers de sa ceinture, pour être sûre de ne pas la perdre !

Encore une fois, comme à maintes reprises depuis leur départ, elle se promit de tout faire pour les retrouver, elle avait convenu avec Myriam, qu’à leur retour elle leur dirait où la trouver. Ils allaient revenir, elle en était sûre ! Ils pourraient s’installer à Jérusalem, on avait toujours besoin d’un bon charpentier dans une ville ; comme cela, Jésus et Nathan pourraient encore grandir ensemble, sûrement que sa tante Houlda la laisserait souvent aller voir Marie… il fallait qu’ils reviennent, il le fallait !

Nathan s’était endormi, bercé par le pas régulier de l’âne, Salomé lui tenait toujours la main, elle avait besoin de le sentir tout proche…

 

A nouveau, son regard se porta sur le chemin, au loin, derrière ces collines, il y avait Jérusalem.

« Jérusalem ». La dernière fois qu’elle avait fait cette route, c’était le cœur en fête, pour aller avec Marie et Joseph présenter Jésus au temple, c’était alors un jour de joie, c’était… si loin !

Aujourd’hui, cette route était celle du deuil et de l’angoisse…

Jabal avait fidèlement accompli tout ce que son ami avait demandé et maintenant qu’Eliab avait été mis dans le tombeau de sa famille, que son troupeau avait été vendu un bon prix au marché de la ville, l’heure était venue… de partir !

 

Les rayons du soleil levant étaient doux et l’herbe  scintillait de rosée…

Mais Salomé ne pouvait pas s’en rendre compte, elle ne voyait à travers ses yeux remplis de larmes que la route droite et poussiéreuse qui menait à une maison étrangère, dans laquelle elle ne savait pas quel accueil leur serait réservé.

 

*  *  *  *  *  *  *  

 

Par audinna
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Samedi 15 août 2009 6 15 /08 /Août /2009 16:13

- Salomé, Salomé, vite !

Alertée par l’appel pressant de Marie, Salomé lâcha aussitôt le fagot de branches avec lequel elle tentait d’allumer le four à pain et accouru à l’intérieur de la maison. Marie était au centre de la grande pièce, immobile. A quelques dizaines de centimètres d’elle, son fils venait de faire ses premiers pas !...

- Tu te rends compte ? Il y a encore plusieurs lunes avant ses deux ans et il marche déjà… Que je suis émue, oh regarde, Nathan aussi est ravi, il applaudit !!!

Salomé éclata de rire, ils étaient si mignons tous les deux, Nathan qui marchait déjà depuis quelques temps et Jésus, dont l’équilibre encore fragile le faisait tanguer comme une barque sous le vent. Ils étaient comme deux frères, deux frères jumeaux ; du moins on aurait presque pu le croire… à les voir jouer ensemble. C’est ce que Salomé se plaisait à penser… Elle ne se lassait pas de jouer avec eux, ramassant avec une patience infinie les petits jouets de bois que leur avait sculpté Joseph et qu’ils ne cessaient de jeter aux quatre coins de la pièce… Oui, depuis la venue de Marie, Joseph et Jésus, beaucoup de choses avaient changé dans la vie de Salomé, mais surtout dans son cœur.

Joseph avait commencé par réparer la vieille bâtisse derrière celle d’Eliab, et au bout de quelques semaines seulement, toute la famille avait pu emménager dans cette nouvelle demeure. Cela n’empêchait pas Salomé et Nathan de passer toutes leurs journées, quand ce n’était pas les nuits, auprès de Marie et du bébé.

Salomé avait même un peu grossi, ses joues étaient plus pleines, ses yeux rieurs, et souvent, quand les rayons du soleil venaient le matin égayer leur petite demeure, Eliab la surprenait à esquisser des pas de danse, sur une musique imaginaire… Alors il souriait et la regardait faire, sans rien dire, tout en avalant son bol de lait et sa galette de froment, puis elle lui sautait au cou et le serrait si fort ! Il s’en allait alors rejoindre son troupeau le cœur léger, tellement reconnaissant envers l’Eternel de ce que, grâce à ce voisinage propice, il avait retrouvé sa Salomé !

 

Soudain, on entendit des bruits étranges à l’extérieur, en direction de Bethlehem, des bruits d’animaux et de voix aussi, Salomé et Marie se regardèrent, intriguées et, saisissant chacune l’un des enfants, elles sortirent pour mieux se rendre compte de ce qui pouvait bien occasionner un tel remue-ménage à pareille heure du jour.

Le brouhaha venait bien de la porte de la ville ; il y avait là une importante concentration d’équipages, des gens à pied aussi, toute une caravane en somme, et tout cela s’agitait, soulevant un énorme nuage de poussière.

Puis, l’attroupement sembla s’organiser et se mettre en route, venant dans leur direction ; mais plus les cavaliers de tête avançaient, plus il y en avaient qui émergeaient de la porte de la ville, venant grandir la colonne.

Salomé pensa n’avoir jamais vu autant de montures rassemblées ; des chevaux fougueux, des chameaux et même un énorme animal qui lui était inconnu, avec un museau si allongé qu’il traînait jusque par terre.

Elle était stupéfaite :

- Marie, regarde cet étrange animal, qu’il est gros !

- Oui, c’est un éléphant… c’est imposant mais docile ; je me demande bien, ajouta-t-elle, où se rendent ces gens, à en juger par l’importance de l’escorte, ce doit être la caravane d’un prince ! Mais que vient donc faire un prince dans cette ville ?

Alors qu’elle parlait encore, les premiers chevaux et chameaux arrivèrent au bas de la pente menant à la maison d’Eliab et s’y arrêtèrent.

Plusieurs personnes descendirent des montures, des serviteurs firent coucher leurs chameaux. Ensuite arriva l’éléphant qui portait sur son dos une étrange petite hutte, avec des fenêtres ornées de riches tentures brodées. A son tour, l’animal s’arrêta. Docile aux ordres d’un petit homme habillé tout de bleu avec un énorme turban enroulé autour de sa tête et qui était juché sur son cou ; il lui donnait des ordres de la voix et le tapotait avec ses pieds nus derrière les oreilles. Mais ce qui frappa le plus Salomé, c’est que la peau de cet homme était très sombre, avec d’épais sourcils noirs encadrant un visage aux traits fiers.

L’imposant animal s’accroupi, formant de sa patte avant une sorte de marche qu’utilisa pour descendre le passager de la hutte. Il était lui aussi enturbanné, avec des vêtements somptueux, de pourpre et d’or, une ceinture bleue et le tissu dont étaient faits ses vêtements brillait de toute part. Plusieurs hommes, eux aussi richement vêtus rejoignirent le premier et autour d’eux, une multitude de serviteurs s’affairaient ; reconnaissables à leurs tenues plus ordinaires, quoique de couleurs chamarrées. Sous les yeux ébahis de Marie et Salomé, l’imposante procession se mit à gravir le sentier de chèvres menant aux deux maisons.

- Ils viennent ici, murmura Marie dans un souffle.

- Pour quoi faire ?

- Je n’en sais rien…

La délégation étrangère avançait, il ne lui fallut pas plus de quelques minutes pour arriver sur le terre-plein devant elles.

L’homme qui était descendu de l’éléphant pris la parole. Il prononça quelques mots dans une langue étrangère qu’elles ne comprenaient pas.

Un des serviteurs, à son appel sortit du groupe, s’avança et traduisit :

- Mon maître dit qu’avec ses amis et ses serviteurs, ils ont fait une longue marche depuis l’orient pour suivre l’étoile qui annonce la naissance du roi des Juifs, et l’étoile les a conduits jusqu’ici.

L’homme reprit à nouveau dans son étrange langage, suivi de la traduction :

- Mon maître dit que si le petit enfant que vous portez est bien celui dont les étoiles lui ont révélé la naissance, alors il est le plus heureux des hommes, et il ajoute qu’il voudrait s’incliner devant lui.

Manifestement, tout le groupe attendait une réponse. Un silence pesa, rompu finalement par Marie, qui d’une voix étouffée par l’émotion, balbutia :

- Je… en effet…. cet enfant… n’est pas … enfin, il est venu au monde par l’intervention du Tout-Puissant, et un ange m’avait annoncé ce miracle… puis, la nuit où il est né, un autre ange est apparu aux bergers qui gardaient leurs troupeaux dans les champs, alors qu’ils regardaient une étoile très brillante…

Le serviteur avait traduit simultanément les paroles de Marie. Une grande joie se peignit sur les visages des étrangers, des exclamations fusèrent.

Jésus, intimidé par tout ce tapage, fit la moue et se mit à pleurer. Marie le berça un peu pour le rassurer. Aux premiers pleurs, l’assistance s’était tue, avec une sorte de révérence…

Marie se dirigea vers sa demeure et d’un geste hospitalier, invita ses surprenants visiteurs à la suivre.

- Veuillez entrer, je vais vous servir un bol de lait et un peu de nourriture, vous devez être fatigués après un aussi long voyage…

Une partie du groupe s’avança pour répondre à l’offre de Marie, les serviteurs, eux, restèrent au même endroit, comme figés.

Salomé, stupéfaite, semblait transformée en statue de sel. Mais l’immobilité n’était pas du goût de Nathan qui lui tenait la main, lui aussi voulait aller à l'intérieur, il la tirait vers la porte. Elle le suivit donc, curieuse de voir ce qui allait se passer ensuite.

Avant que Marie n’ait eu le temps de mettre en œuvre son invitation et n’ait placé sur la table la cruche et la nourriture promise, le traducteur repris la parole :

- Mon maître dit qu’il ne saurait accepter aucune nourriture tant qu’il n’aura pas honoré l’Oint du Très Haut. Il demande donc que vous lui permettiez d’accomplir le devoir sacré qui a motivé ce long voyage.

Marie, de plus en plus surprise, acquiesca de la tête et, renonçant donc à les servir, s’assit avec Jésus sur ses genoux, près de la table en bois grossier que Joseph leur avait fabriqué. Les visiteurs eux, firent un demi-cercle à l’entrée de la pièce.

Leur chef, celui qui avait déjà parlé, donna un ordre bref et aussitôt, un serviteur arriva portant un petit coffre orné de pierres précieuses, son maître le lui prit des mains, s’agenouilla, présenta le coffret, les mains tendues en direction de la jeune femme et de l’enfant, puis, lentement, le posa sur le sol de terre battue. Ensuite, il se prosterna jusqu’à ce que son turban bleu touche le sol. Il resta ainsi un moment, tout en murmurant une prière que son interprète traduisit avec révérance, presque à voix basse :

- Toi, Roi des Juifs, reçois l’adoration qui t’es due, Toi l’Oint, reçoit l’hommage de mes lèvres et de mon cœur.

Lentement, l’homme se releva. Un autre membre du groupe s’avança, portant aussi un présent, une jolie fiole dorée dont s’exaltait un parfum, s’agenouilla de la même manière et ainsi, tous, les uns après autres, adorèrent le petit enfant.

Quand le dernier se fut relevé, il se fit un étrange silence dans la petite maison que seul rompait le gazouillis léger de Jésus, qui se dandinait sur les genoux de sa mère, et, mordillant ses doigts, semblait joyeusement apprécier la situation.

Tout à coup, un remue-ménage se fit à la porte. Joseph arrivait.

Toute la ville de Bethlehem était rassemblée au bas de la colline, se demandant ce qui pouvait bien justifier la présence d’autant d’étrangers et surtout, de si somptueux équipages…

Etonnée, la population avait donc avisé Joseph qui travaillait comme d’ordinaire chez le charpentier,  il était venu en courant, inquiet de cette rumeur étrange.

Mais la rumeur n’était certes pas à la hauteur de la surprise qu’il ressenti en entrant chez lui et en découvrant la scène qui s’y déroulait. S’avançant au milieu de la pièce et au milieu du cercle des étrangers, il resta sans voix, lui aussi…

Puis, se tournant vers sa femme, il réussit à demander :

- Mais que veulent-ils ?

- Ils ont suivi l’étoile depuis l’Orient, pour venir honorer Jésus…

Joseph regarda sa femme, puis les hommes, les présents disposés sur le sol, les hommes à nouveau… et s’assit ou plutôt tomba sur le premier siège venu.

Soudain, l’un des hommes enturbannés frappa dans ses mains en criant quelques mots d’une voix joyeuse aux serviteurs restés à l’extérieur de la maison ; et ceux-ci dévalèrent la pente jusqu’à leurs montures et remontèrent avec une profusion de nourriture de toutes sortes.

Le traducteur expliqua :

- Maintenant que nous avons adoré l’Envoyé, le Roi, nous pouvons manger et nous réjouir car notre mission est achevée !

 

Ils campèrent là  trois jours et trois nuits, et c’était un spectacle continuel que de voir toute l’organisation de cette troupe, les serviteurs s’affairant dès l’aube sous les grandes tentes, qu'ils avaient installées en bas de la colline,  les uns préparant les repas, les autres la ration de fourrages pour les bêtes, sans parler de la corvée d’eau au puits… il fallait pas moins de trois hommes pour tirer l’eau nécessaire à l’éléphant !

Salomé restait abasourdie de voir toute l’effervescence qui soudain régnait non loin des maisons habituellement si calmes…

Tout Bethlehem était en émoi ; autour du campement, le groupe de curieux ne diminuait pratiquement pas de la journée… bien que se soit toujours des personnes différentes.

- On va en entendre parler jusqu’à Jérusalem si ça continue, dit Myriam, le matin du deuxième jour…

Enfin le troisième matin, les serviteurs démontèrent les tentes, et après avoir chaleureusement salué chacun, ils s’en retournèrent comme ils étaient venus, tel un mirage du désert paré d’or et de vêtements soyeux… Si ce n’avait été les somptueux présents, qui étaient soigneusement rangé dans un coffre en bois à côté de la porte ; on aurait pu croire que cette étrange visite n’avait été qu’un rêve tant elle semblait incongrue et irréelle…

 

*  *  *  *  *  *  *

 

 

- Mais enfin, que se passe-t-il ? Pourquoi tant de précipitation ? N’êtes-vous pas heureux ici avec nous ?

Eliab ne comprenait visiblement rien à la soudaine décision de Joseph… Qui était en train de préparer son âne pour un long voyage…

Joseph soupira ; qu’aurait-il pu dire à son ami Eliab ? Que dans la nuit, par un songe, l’Eternel l’avait averti de quitter au plus tôt Bethlehem pour partir à l’étranger, car la vie de Jésus en dépendait ?

Est-ce qu’Eliab pourrait le croire ? Le comprendre ? Ce serait sûrement difficile pour quelqu’un  qui n’avait pas comme lui, Joseph, vécu depuis plus de deux ans en suivant les consignes que son Dieu lui donnait en rêve…

Finalement, après avoir fini de préparer l’animal de somme, il se tourna vers Eliab et le regardant droit dans les yeux, il lui répondit en toute franchise :

- La seule chose que je puisse te dire, mon ami, c’est que nous devons partir, tu sais bien que Jésus n’est pas un enfant comme les autres… Regarde ce qui s’est passé encore il y a deux jours… Tout ce que je peux te dire, c’est que nous devons partir, mais que ce n’est pas moi qui l’ai choisi ! Je veux aussi te remercier pour la manière dont tu nous as accueilli et dont tu as pris soin de nous, alors que nous étions presque des étrangers. Que l’Eternel te bénisse, toi et ta famille !

Eliab secoua la tête ; décidément, il ne comprenait pas ! Tout était tranquille, parfait dans leur petite vie, ils étaient heureux ensemble, pourquoi infliger le chagrin d’une séparation à ces trois enfants qui s’aimaient tendrement ?

- Est-ce que vous reviendrez bientôt ? Salomé va être si triste… Que vais-je lui dire ?

Joseph baissa la tête.

- Je ne sais pas… !

- Abba, Abba, oh tu n’es pas encore parti ? Bonjour, Joseph, est-ce que Jésus est déjà réveillé ? Nathan l’appelle !

Elle s’interrompit soudain en remarquant l’âne :

- Tu vas à Jérusalem ?

- Non, petite fille, loin, plus loin que cela… Nous allons partir.

 Salomé le regarda, sans comprendre…

- Vous allez faire une visite à votre famille ? Quand est-ce que vous revenez ?

- Non, ma chérie, ce n’est pas cela… nous… je ne sais pas si nous reviendrons…

Eliab vit sa fille pâlir.

- Mais… mais…

Un sanglot monta dans la gorge de l’enfant :

- Je ne vous verrai plus ?

Affolée par l’ampleur de cette révélation, Salomé s’enfuit en courant vers l’entrée de la maison de Joseph ; il fallait qu’elle voit Marie, ce n’était pas possible, elle ne pouvait pas être d’accord, elle n’allait pas la laisser… Elle s’arrêta sur le seuil :

Marie était en train de tout préparer, elle aussi se dépêchait, emballant dans de grandes étoffes les choses indispensables. Jésus, lui, était au centre de la pièce, assis par terre. Il jouait à essayer d’attraper la poussière volant dans le rayon de soleil levant qui pénétrait par la porte ouverte.

Marie, voyant Salomé figée sur le seuil, posa un instant ses paquets et doucement vint la prendre dans ses bras.

- Je sais, murmura-t-elle, tu as du chagrin, mois aussi, je ne peux pas t’expliquer pourquoi nous devons partir. Tout ce que je peux te dire, c’est que c’est pour protéger Jésus. Jahvé nous a averti et il faut lui obéir… Et accepter. Tu vas beaucoup me manquer petite Salomé, oui, beaucoup me manquer… Je t’aime, tu sais ?!

Un long moment, elles restèrent ainsi, dans les bras l’une de l’autre, la gorge nouée d’émotion. Salomé ne répondit rien, elle ne pouvait pas parler, tant son cœur était lourd… Elle ne voyait qu’une chose : une fois encore, elle allait se retrouver seule avec son père et son petit frère.

Marie continua de préparer leur départ, laissant de côté dans un coin de la pièce tout ce qu’ils n’allaient pas pouvoir emmener.

Jésus, lui, la regardait faire avec intérêt, la suivant des yeux à chaque voyage entre l’intérieur de la maison et la cour où, patiemment, l’âne attendait que son chargement se termine. Marie amenait les affaires et au fur et à mesure, Joseph les installait sur le bât.

Eliab s’était assis à l’extérieur sur une borne, comme assommé lui aussi par ce départ inattendu. Il regardait Marie et Joseph s’activer en silence, hébété, appuyé sur son bâton de berger.

Finalement, il ne restait plus qu’à installer Jésus ainsi que le sac en toile contenant les objets précieux que leurs avait apportés les hommes d’Orient trois jours plus tôt. Mais au moment où Marie saisissait le sac pour l’emmener, il lui glissa des mains et tomba sur le sol, laissant échapper une partie de son contenu ; des pièces d’or et d’argent roulèrent de toutes parts, ainsi que les coffrets les contenant… Marie se précipita, ainsi que Salomé, et à elles deux, elles eurent bientôt tout ramassé. Joseph arrima solidement le sac sous le coussin prévu pour accueillir Jésus.

Soudain, l’attention de Salomé fut attirée par Jésus, ou plutôt par ce avec quoi il était en train de jouer dans un rayon de soleil : une énorme pierre précieuse de couleur écarlate ! Agitée dans la lumière, elle scintillait de mille feux…

Voyant que Salomé le regardait, l’enfant s’approcha d’elle et lui tendit la pierre :

- Ta… ta… ! dit-il en gazouillant.

Subjuguée par l’éclat du joyau, Salomé ouvrit la main, Jésus y déposa le rubis, doucement, avec un sourire ravi.

Marie revenait.

- Marie, Marie, regarde ce que Jésus m’a donné, c’est tombé de ton sac…,

Salomé lui tendit la pierre… Un instant, Marie la regarda, si belle et naïvement innocente, avec ses grands yeux de biche, qui, à nouveau étaient voilés de tristesse, comme au premier jour où elles s’étaient rencontrées. La main ouverte, la fillette attendait qu’elle reprenne son bien…

Marie ne reprit pas la pierre, mais un à un, elle referma les petits doigts sur ce précieux trésor.

- Garde-là, Salomé, je te la donne, elle a la couleur de mon sang, de mon cœur. Chaque fois que tu la regarderas, souviens-toi que je t’emporte avec moi, que je t’aime,  je te promets que si nous le pouvons, nous reviendrons.

Salomé ne répondit pas, mais la boule qu’elle sentait au fond de sa gorge devint plus étouffante encore.

Très vite, tout fut prêt. Jésus fut installé sur son petit siège improvisé, bien calé entre les sacs, de manière à pouvoir s’appuyer et même dormir confortablement, tandis que ses parents marcheraient de chaque côté de l’animal. Et ce fut le moment des adieux. On s’embrassa en silence, mais à l’intérieur de sa poitrine, Salomé sentait son cœur hurler…

- Ma chérie, dit Eliab, je vais rejoindre le troupeau. A ce soir.

Et ils partirent. Eliab ouvrant la marche, suivit de l’âne que tenait Joseph, Marie venait derrière à cause de l’étroitesse du sentier. Elle se retourna souvent pour faire de petits signes de la main à Salomé qui les regardait descendre, immobile.

Finalement, ils se séparèrent ; Eliab allant vers l’est et eux vers le sud.

Salomé resta sans bouger, au même endroit jusqu’à ce qu’ils soient plus qu’un petit point auréolé de poussière à l’horizon.

Le soleil n’était pas encore très haut, ce devrait être la troisième heure. Il n’était en tout cas pas encore assez brûlant pour sécher les larmes qui, silencieuses, inondaient ses joues depuis leur départ ; elle les essuya d’un revers de la main. C’est alors seulement qu’elle se souvint de la pierre… elle ouvrit sa main ; ses jointures lui faisaient mal tant elle avait serré fort… Elle regarda alors de plus près le merveilleux joyau. Laissant la lumière y jouer de multiples reflets : elle était d’un rouge écarlate et presque aussi grande que la paume de sa main. En la regardant en transparence, Salomé s’aperçut qu’il y avait une zone plus sombre au centre de la pierre… La forme de la pierre surtout lui plaisait ; on aurait dit une goutte d’eau…ou… une larme..... une larme de sang !

Soudain, Salomé sursauta… Nathan ! Elle l’avait totalement oublié, elle l’entendait qui pleurait en l’appelant.

Refermant sa main sur son trésor, elle courut à toutes jambes jusqu’à la petite maison. Il ne fallait plus penser qu’à une chose : Nathan avait besoin d’elle.

 

 


Par audinna
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Samedi 15 août 2009 6 15 /08 /Août /2009 15:28

- Salomé, viens donc remplir ta cruche ! Avec le monde qu’il y a ce soir et petite comme tu es, tout le monde va te marcher dessus !

La fillette ne se fit pas prier et répondant à l’invitation, avança l’ustensile. Jochebed, la femme du tailleur de pierre, inclina la peau de chèvre qui servait à puiser l’eau et en un instant le récipient fut plein.

La remerciant d’un sourire, Salomé hissa la cruche sur son épaule. Jochebed la regarda disparaître dans la foule, en hochant la tête :

- Une enfant de cet âge, le malheur n’a pas attendu pour frapper… que Jahvé nous préserve d’en avoir d’autres… murmura-t-elle.

 

Les pierres du chemin roulaient sous les pieds nus de la fillette, qui, peinant sous le poids de la cruche d’eau, faillit trébucher à plusieurs reprises.

Il faut dire que le sentier caillouteux qu’elle empruntait, serpentant à flanc de colline, tenait plus de la piste de chèvres que de la voie romaine…

Mais Salomé n’en avait cure, le puits au pied des murs de Bethléem, était le plus proche et il fallait bien se procurer, matin et soir, l’eau nécessaire à la vie quotidienne.

Soudain, elle perçu venant de la maison proche, les pleurs aigus d’un nourrisson : Nathan s’était réveillé, il réclamait son repas !

Aussitôt elle pressa le pas, le dos cambré par l’effort ; des gouttes de sueur perlaient sur son front, où s’emmêlaient quelques mèches rebelles échappées de son voile de toile clair.

Encore quelques mètres et elle y serait…

 

- Eh bien, te voilà plus chargée qu’un chameau !

Salomé sursauta presque en entendant la voix grave de son père qui montait à grandes enjambées derrière elle ; trop préoccupée par les cris de son frère, elle ne l’avait pas entendu arriver.

- Donne-moi ton fardeau et cours le consoler… Myriam n’est pas là ?

- Non, Abba, elle est allée moudre du froment et préparer le repas pour sa famille, répondit l’enfant. Puis,  pour courir plus vite, elle releva les pans de sa tunique et légère comme une gazelle du désert, sautant par-dessus les rochers pour couper au plus court. Elle arriva bien avant son père à la petite maison blanche au toit plat, où ils vivaient désormais tous les trois…

Tous les trois… Salomé ne savait pas compter, mais il n’y avait pas besoin de savoir compter pour ressentir l’immense vide qui régnait dans leur demeure, depuis que sa mère n’était plus là…

Tout allait si bien avant ; Salomé, du haut de ses sept ans, était une aide appréciable pour sa maman, elles passaient leurs journées ensemble toutes les deux, à moudre le grain pour le pain, préparer le repas de lentilles ou de fèves, le lait de brebis caillé… Et puis il fallait carder la laine, préparer les langes pour emmailloter le bébé qui allait arriver : mille et une choses à faire…

Comme tout ce bonheur lui semblait loin à présent, un paradis perdu.

 Précipitamment, elle saisit Nathan, petite chose hurlante dans son panier d’osier et s’asseyant à même le sol sur une natte, essaya de le calmer en chantonnant doucement.

Son père arrivait ; il posa la cruche dans le coin derrière la porte, à sa place habituelle, puis entreprit de verser dans une petite outre en peau de chèvre un peu de lait de brebis qu’il avait amené avec lui et qui, tout juste tiré, était encore chaud.

C’était le moyen le plus efficace qu’il avait trouvé pour remplacer le sein maternel. Heureusement Myriam, leur voisine, dont le dernier fils Simon, n’avait qu’un an et qu’elle allaitait encore, avait pu de se charger de Nathan durant le premier mois. Cependant l’enfant était si glouton, qu’il avait fallu passer au lait de brebis, car Myriam n’en avait plus assez pour les deux.

 

Pour l’instant, Nathan avait faim et ne voulait absolument pas se calmer, malgré toutes les attentions de sa sœur. Il se saisit avidement de l’embout de la gourde, et se mit à avaler bruyamment le lait, qui, en même temps, débordait un peu aux commissures de ses lèvres roses, souillant ses langes ainsi que la tunique de Salomé qui s’en moquait éperdument.

 

C’était le moment qu’elle préférait entre tous : regarder son petit frère boire goulûment son lait était un plaisir dont elle ne se lassait pas ; puis, au fur et à mesure que son solide appétit était contenté, son petit corps chaud mollissait dans ses bras, ses paupières bordées de longs cils recourbés s’alourdissaient sur les yeux couleur d’ambre et d’or… Alors, repus, il s’endormait paisiblement, les joues teintées de cramoisi.

Il était le trésor de Salomé, tout ce que sa mère lui avait laissé.

 

Eliab s’assit pesamment sur le tabouret en bois, près de la table, son visage buriné par le soleil était marqué par la fatigue, ses yeux noirs et vifs étaient teintés de tristesse, ses joues mangées par la barbe étaient creuses et on sentait que sur ses épaules pesaient plus que le poids des années…

Il était déjà tard, lentement la nuit tombait sur les collines de Judée… La journée avait été rude, plusieurs brebis s’étaient écartées du troupeau pour aller se perdre dans les rochers, il avait fallu les retrouver...

Plusieurs bergers avaient rassemblés leurs troupeaux dans le vallon de Soreq, de l’autre côté de la ville, à l’est, là où les pâturages étaient encore gras malgré la saison déjà avancée.

Il lui faudrait y retourner tout à l’heure, après le repas. Pendant ce temps, son ami Jabal, le mari de Myriam surveillait leurs troupeaux.

 

« Heureusement que je peux compter sur Jabal pour le troupeau et sur Myriam pour s’occuper de Nathan et Salomé, » pensa-t-il pour la énième fois, « comment ferais-je sans eux ? »

 

Quand deux mois plus tôt sa femme était morte en couches, il avait pensé devenir fou…

Ils avaient tant attendu la naissance d’un second enfant. Lorsqu’à la dernière fête de Kippour, Noémi lui avait annoncé qu’à nouveau l’Eternel avait béni, qu’un autre enfant avait commencé de grandir en elle, de tout leur cœur ils avaient remercié Jahvé, en espérant que cette fois ce serait un garçon. Oui, Eliab désirait tant un fils… Bien sûr il aimait tendrement Salomé, mais il attendait celui qui perpétuerait sa lignée.

Certes, aujourd’hui il avait ce fils, un enfant magnifique, fort et beau, mais dont la venue au monde avait condamné sa mère.

Eliab secoua la tête : « Allons, il faut penser au présent, à assurer la survie des enfants, penser au troupeau… »

Les nuits étaient peu sûres, depuis la dernière lune, plus de vingt têtes de bétail avaient été dévorées par les bêtes sauvages ; alors il fallait monter la garde, surveiller et, le cas échéant, débusquer ces prédateurs. Même les buissons épineux garnissant le haut des murs d’enceinte des bergeries ne les faisaient pas toujours reculer.

 

Les temps étaient durs, quand ce n’était pas les animaux sauvages, qui décimaient le troupeau, c’était les collecteurs d’impôts, et quand ce n’était pas les collecteurs, c’était les légions romaines, qui, sans vergogne, se servaient au passage…

Finalement de ces trois fléaux, Eliab préférait encore le premier, car les lions ou les ours, étaient les seuls contre lesquels il pouvait se défendre !

 

Il regarda Salomé, très occupée à changer les langes du petit pour l’emmailloter pour la nuit ; il ne put s’empêcher de sourire, elle était si belle avec ses boucles brunes qui s’échappaient toujours de son voile de lin, pour venir entourer gracieusement son front. Elle avait le nez fin et la bouche charnue de sa mère, mais de son père elle avait le regard noir et profond. Pour l’instant elle était toute à son petit frère, lui souriant, le cajolant…

« Une vraie petite maman » pensa-t-il affectueusement.

Les conseils et les directives de Myriam avaient visiblement portés leurs fruits, malgré son très jeune âge, Salomé s’activait avec beaucoup de capacité à « remplacer » sa mère auprès de Nathan. Elle était douce, attentive comme l’aurait été sa chère Noémi…

Quelques jours après le drame, il avait envisagé d’envoyer les deux enfants chez son frère Bildad ; lui et sa femme Houlda tenaient une auberge dans la vallée du Cédron et n’avaient pas eu d’enfants…

Il n’en avait pas eu le courage, de plus, Jabal et Myriam lui avaient proposé leur soutien, insistant pour qu’il n’ajoute pas à Salomé une deuxième séparation à celle déjà survenue ; Eliab s’était rendu à leurs arguments et avait gardé les enfants auprès de lui.

- Mon trésor, reprit-il, cette nuit je dois rester auprès du troupeau, veux-tu aller chez Myriam ?

Salomé eut une moue dubitative…

- Non Abba, je préfère rester, Nathan s’est endormi, et j’ai bien envie d’en faire autant dès que j’aurai mangé…

- Bon, voyons un peu ce qu’il nous reste par là… Des concombres, du pain, du lait caillé, mais c’est un festin !

Tout en parlant, Eliab avait pris deux assiettes de terre cuite sur l’étagère, allumé la lampe à huile et sortit la nourriture du garde-manger.

- Allez ma princesse, viens donc manger, tu l’as bien mérité, que l’Eternel nous viennent en aide et que Sa bénédiction repose sur nous.

Ils mangèrent tous deux leur modeste repas, sans mot dire, profitant de ce moment paisible, troublé seulement par le chant des insectes nocturnes qui, à l’extérieur, avaient commencé leur sérénade.

Soudain, Salomé demanda :

- Abba, est-ce qu’il va y avoir encore beaucoup de voyageurs qui vont arriver ? Tout à l’heure, au puits, j’ai dû attendre un long moment, il y avait une foule nombreuse qui voulait de l’eau, si Jochebed ne m’avait pas fait passer avec elle, je crois que j’y serais encore…

- Oui, j’ai vu cela en traversant la ville ; les auberges sont pleines à craquer et pourtant, plusieurs autres voyageurs arrivaient encore.

- Pourquoi faut-il voyager à cause des Romains ? Et nous, est-ce que nous devrons nous aussi nous mettre à voyager  ?

- Non, ma princesse, car nos pères, et les pères de nos pères vivaient ici, je suis allé le dire au centurion qui se tient sur la grande place et le scribe l’a noté.

- Qu’est-ce qu’il a écrit ?

- Il a écrit que toi, Nathan et moi, vivons ici.

- Et les voyageurs ?

- Les voyageurs sont des gens dont les parents vivaient ici auparavant, et qui ensuite sont partis s’installer en Galilée ou dans la Décapole, mais ils doivent revenir pour se faire inscrire par le scribe, ainsi l’empereur des Romains pourra compter, et il verra que nous sommes encore un peuple nombreux…

- Abba, est-ce que les Romains vont toujours rester chez nous ?

- Non princesse, un jour, l’Eternel nous délivrera de leurs mains !

Salomé sentit percer la colère et la révolte dans sa voix.

- Bon, reprit Eliab, je dois retourner aux pâturages, va dormir, petite fille…

Saisissant son manteau dont il se drapa, son bâton de berger qui ne le quittait pas et mettant sa gourde d’eau à la ceinture, il s’enfonça dans la nuit après avoir déposé un dernier baiser sur le front de sa fille.

Elle écouta son pas décroître, lentement…

Nathan dormait calmement, elle se déshabilla, et après quelques ablutions rapides, se coucha, elle aussi.

 

C’est au milieu de la nuit que quelque chose la réveilla…

Tout d’abord, elle cru que c’était à cause du rayon de lune qui, passant par la fenêtre, jouait sur le mur à l’intérieur de la maison ; se levant, elle alla regarder par la petite fenêtre. La nuit était si paisible, pas un souffle de vent, tout était étrangement calme. Une chouette glissa dans l’obscurité à la recherche de quelques mulots… Salomé retint sont souffle, c’était comme si la douceur de cette nuit,  venait desserrer un peu l’étau qui étranglait son cœur depuis le drame…une autre nuit, si terrible celle-là où elle avait été réveillée tout à la fois par les premiers pleurs de Nathan et les cris de désespoirs de son père…

Myriam, qui était venue assister Noémi pour la naissance de l’enfant, l’avait vite emmenée dehors, mais la fillette avait eu le temps d’apercevoir sa mère gisant sur sa couche, inerte et livide… Les linges épars autour d’elle ainsi que sa tunique, rouge de sang… Et son père, prostré à ses côtés !

 

Salomé frissonna en regardant le ciel étoilé…

Un soir, quelques jours après, alors et qu’elle et Nathan logeaient chez Jabal, Myriam lui avait dit en montrant les étoiles :

- Regarde, Salomé. Désormais, ta maman est comme ces étoiles qui brillent dans le ciel, elles sont là, tu les regardes, mais tu ne peux les toucher, pourtant elles éclairent ta route… De la même manière, tu ne peux plus toucher ta maman, ni l’embrasser, mais son souvenir gravé dans ton cœur sera la petite lumière qui éclairera ton chemin. Pense aussi à Nathan, il a besoin de toi et je pense que là où elle est, dans le lieu de repos, avec Moïse, Isaac et Jacob, ta maman compte sur toi pour que tu prennes soin de lui, du mieux que tu peux, quand nous ne sommes pas là, ton père et moi…

 

Une étoile brillait plus que les autres, elle semblait très proche et lumineuse… A moins que la clarté de la lune, assez faible dans son dernier quartier, ne lui ai laissé un éclat particulier… Salomé ne se rappelait pas de l’avoir vue les autres soirs…

«C’est peut-être celle de maman », pensa-t-elle.

Des larmes montèrent à ses yeux, encore et encore elle repassa dans son coeur les paroles de Myriam et quand un long moment plus tard elle retourna se coucher, se fut  le coeur un peu moins lourd et oppressé.....

 

 

C’est le lendemain en descendant au puits chercher de l’eau pour Myriam qu’elle comprit que quelque chose était arrivé ; les femmes autour du puits et toute la ville ne parlaient que de cela !

- Jamais il ne s’est vu une chose pareille, disait Jochebed. Joshua et son fils étaient dans les champs avec leurs troupeaux, et tout à coup, ils ont regardé le ciel et ils ont vu une étoile qui brillait très fort…

Salomé dressa l’oreille.

- … Une étoile qui brillait autant que celle-là, ils n’en avaient jamais vue et puis, comme ils avaient les yeux levés vers le ciel, un ange est apparu… !

- Un ange ! Et puis quoi encore ? Pourquoi pas le prophète Eli ou le roi David, de retour dans sa cité, répliqua la femme du forgeron, moqueuse. Tu devrais dire à ta sœur de mieux surveiller son Joshua ! A mon avis, il avait juste bu un peu trop de la piquette qu’il tire de sa mauvaise vigne !

- Mon frère n’est pas un ivrogne ! répliqua Jochebed. Et toi, tu ferais mieux de surveiller le tien de mari, il était encore près de l’auberge, hier. A croire que les servantes qu’il y trouve, lui plaisent plus que toi !!!

- Qu’est-ce que tu oses dire ? Je vais t’apprendre…

Salomé en avait assez entendu, elle esquiva de justesse un coup de coude de Jochebed : il allait y avoir de la bagarre ! Un cercle se forma autour des deux femmes qui continuaient à se disputer, joignant maintenant le geste à la parole…

Plus personne ne se servait au puits, elle en profita pour puiser de l’eau, puis se dépêcha de remonter vers le haut de la colline.

Myriam était en train de mettre le pain à cuire dans le four de briques, à côté de sa maison.

- Ah, tu as mis longtemps pour revenir avec cette cruche !

- Excuse-moi, Myriam, il y avait beaucoup de monde autour du puits.

- Oui, je sais, avec tous ses voyageurs…

- Et puis, il y avait Jochebed et la femme du forgeron qui se disputaient…

- Encore ?

- Oui. Il paraît que Joshua, le frère de Jochebed a vu un ange, cette nuit !

Myriam, pour le coup, resta figée avec sa pâte dans les mains.

- Un ange ?

- Oui, alors la femme du forgeron s’est moquée de Jochebed et lui a dit que son frère avait dû boire trop de vin.

Myriam, s’étant ressaisie, sourit.

- Elle a peut-être raison…

- Mais il y avait une étoile, aussi !

- Quelle étoile ?

- Celle qui brillait si fort et qui leur a fait lever les yeux !

- Bah, ils ont dû rêver les yeux ouverts. Ça arrive, lorsqu’on est très fatigué, à force de veiller toutes les nuits, comme c’est le cas en ce moment. Tu peux demander à ton père…

- Il est là ? demanda la fillette.

- Il est passé et reparti, il avait l’air bizarre et pressé. Il a juste laissé du lait… Va chercher le linge, on va descendre au lavoir !

Salomé posa un baiser sur le front de Nathan, qui dormait dans l’entrée de la maison de Myriam, là où elle l’avait laissé avant de descendre au puits et s’exécuta.

 

*  *  *  *  *  *

 

 

Il était déjà plus de la sixième heure quand son père revint, l’air mystérieux et excité.

- Salomé, nous allons avoir de nouveaux voisins !

Sa fille le regarda avec de grands yeux.

- Oui, tu sais, dans la vieille maison, juste derrière la nôtre.

- Dans la vieille maison toute cassée ?

- Oui, elle a le toit en mauvais état, mais cela sera vite réparé.

- Qui est-ce qui va y habiter ?

- Un couple avec un bébé qui vient juste de naître cette nuit !

- Et où est-ce qu’ils habitaient avant ?

- En Galilée. Ils sont venus pour le recensement pour se faire inscrire par le scribe.

- Alors, leurs parents habitaient ici avant ?

- Oui, je pense.

Après une hésitation, il poursuivit :

- Salomé, il faut que je te raconte quelque chose…

- Quoi ? demanda la fillette.

- Tu sais, cette nuit, alors que je gardais le troupeau avec Jabal et les autres, il s’est passé quelque chose d’étrange. Joshua et son fils étaient de l’autre côté de la vallée, près de la grotte, environ à deux jets de pierre de nous.

Soudain, l’endroit s’est rempli de lumière. Cela a duré un moment, puis nous avons entendu des chants, des chants comme il ne doit pas même en exister dans le palais du roi et cette musique donnait gloire à l’Eternel. De toute ma vie, jamais je n’ai entendu quelque chose d’aussi beau… Puis, tout est redevenu calme, j’étais en train de me demander si j’avais fait un rêve. C’est alors que j’ai vu Joshua et son fils courir vers nous, ils étaient tout pâles.

Ils nous ont raconté qu’un ange leur était apparu, alors qu’ils regardaient une étoile qui les intriguaient, car elle brillait très fort. L’ange leur a dit : « N’ayez pas peur, je suis venu vous annoncer une bonne nouvelle. Aujourd’hui, dans la cité de David, il est vous est né un sauveur. Allez, vous le trouverez emmailloté et couché dans une crèche. »

Salomé ne perdait pas une miette de ce récit incroyable.

- Et alors ?

- Alors, nous sommes allés dans la direction que l’ange avait montrée et nous sommes arrivés à une grotte dont personne ne se sert, et là…

Eliab s’arrêta un instant, la gorge nouée par l’émotion.

- Quoi, Abba ?

- Il y avait un bébé couché dans une crèche, sa maman à ses côtés, à peine éclairés à l’entrée par un mauvais feu qui menaçait de s’éteindre.

- Et il n’y avait pas son mari ?

- Si, si, le mari était là, c’est lui qui aidait sa femme.

Eliab se tut. Cela faisait remonter trop de mauvais souvenirs… Il fit un geste de la main, comme pour les écarter et reprenant son récit, il ajouta :

- Ils se nomment Joseph et Marie, et l’enfant Jésus. Comme ils n’ont nulle part où aller, je leur ai dit, que s’ils voulaient, ils pouvaient disposer d’une vieille demeure derrière la mienne, bien qu’elle ait le toit en mauvais état.

- Alors, ils vont venir ?

- Oui, je vais aller les chercher, mais les premiers jours, il faudra qu’ils dorment dans notre maison, le temps que Joseph répare le toit de l’autre ; il est charpentier. Alors voilà j’y vais !

Salomé abasourdie se contenta de ocher la tête.

 

Ils arrivèrent vers la douzième heure, le crépuscule commençait à tomber. En tête venait son père, marchant d’un pas alerte, comme d’ordinaire ; sa silhouette massive se déplaçait avec aisance, malgré la raideur de la pente : en temps que berger, il était accoutumé à gravir et descendre les collines à longueur d’années et par tous les temps. Derrière lui venait un homme assez grand et plus jeune, qui devait être Joseph. Il tenait par la bride un âne docile, sur le dos duquel était installée une jeune femme. Marie portait, serré contre elle, son nouveau-né : Jésus.

Eliab fit les présentations. Marie avait un sourire radieux et des yeux noirs pétillants d’une gaieté qui masquait presque ses traits tirés par la fatigue. Elle caressa la joue de Salomé et mit un doux baisé sur le front de Nathan.

Joseph, lui, leur adressa un sourire chaleureux.

Salomé se sentait très intimidée. Jésus se mit à pleurer, aussitôt Eliab proposa à Marie de s’installer sur sa propre couche dans la mezzanine surplombant la pièce principale. Elle y serait plus à l’aise pour nourrir son enfant. Elle accepta avec reconnaissance. Elle devait être épuisée, car elle ne redescendit pas pour le repas ; ils le partagèrent donc sans elle.

Dans l’intervalle, Salomé avait fait mangé Nathan, tandis que les deux hommes étaient allés voir la vieille bâtisse, située à quelques mètres de là, afin d’évaluer ensemble les travaux nécessaires.

C’est d’ailleurs de cela qu’il fut question durant tout le repas ; ils décidèrent que, dès l’aube, Joseph se rendrait en ville pour chercher du travail. Il fallait bien financer l’achat des poutres qui manquaient pour faire le toit. Puis, Eliab prit congé ; il était temps pour lui de retourner auprès du troupeau qu’il avait un peu délaissé depuis la veille…

 

Une fois son père sorti, Salomé se sentit encore plus mal à l’aise, seule, face à cet inconnu. Elle resta donc silencieuse, jouant avec une mèche de ses cheveux. Finalement, c’est Joseph qui rompit le silence :

- Ton père m’a dit que, depuis le départ de ta mère, c’est toi qui t’occupe de la maison et de ton petit frère. Vraiment, je n’ai jamais vu une petite fille aussi courageuse que toi, capable de faire autant de travail et surtout aussi bien…

Salomé rougit sous le compliment, mais ne répondit pas.

- Il peut être fier de toi, je le serais, moi, à sa place ! Bon, ma journée a été longue, je te laisse, je vais dormir.

Et d’un pas un peu lourd, sûrement de fatigue, il gravit les quelques marches conduisant à la mezzanine.

 

Salomé eut du mal à s’endormir ce soir-là ; que de bouleversements en si peu de temps… Mais surtout, elle se posait tant de questions, cette histoire d’ange, de sauveur, qu’est-ce que tout cela voulait dire ?

Elle demanderait à son père ou à Marie, qui avait l’air si gentille… Ou…

Enfin, le sommeil la saisit.

 

Dehors, les insectes chantaient et une légère brise secouait les branches des oliviers, produisant un faible bruissement. Au loin, un renard du désert hurla à la lune et son cri se répercuta longuement le long des crêtes. De l’autre côté de la ville, dans les pâtures, quelques bergers, les yeux perdus dans les étoiles, se demandaient si la nuit précédente, ils n’avaient pas tout simplement rêvé tout éveillés… !

 

Au même moment, dans la petite maison d’Eliab, Joseph, pensif, regardait sa bien-aimée. Marie, dormait profondément avec, dans ses bras, ce nouveau-né innocent…

Dans son cœur, plusieurs sentiments se mélangeaient ; il y avait du soulagement, de l’étonnement aussi de tout ce qui se produisait dans leur vie… La conception miraculeuse de cet enfant dont l’Eternel lui avait parlé en songe ; le long voyage depuis Nazareth qui s’était finalement bien passé, puis la naissance et enfin, l’accueil dans cette demeure.

Tout semblait se mettre en place, comme une charpente, dont les pièces soigneusement préparées, s’emboîtaient parfaitement les unes aux autres…

Et c’était un gros fardeau qui lui était enlevé, il avait passé bien des nuits avant cela, à s’inquiéter pour l’avenir, pour ce voyage qu’il fallait faire, avec sa jeune femme presque au terme de sa grossesse… C’était un réel soulagement !

Il se faisait fort de trouver du travail dès le lendemain ; volontaire, il saurait faire valoir ses capacités afin de gagner de quoi nourrir sa famille et remettre en état la vieille demeure.  Non, vraiment, ils s’en étaient bien tiré !

Et puis, ici, personne ne les connaissait. Ils n’auraient plus à soutenir les regards inquisiteurs des voisins, il n’y aurait plus de chuchotement au passage de Marie dans la rue. Ici, personne ne savait qu’elle avait été enceinte avant son mariage… Lui, il s’était senti plutôt soulagé de quitter sa ville ; et ne prévoyait pas d'y retourner dans un avenir proche....En effet, qui aurait voulu croire à cette histoire : une vierge enceinte ! Personne !!!

Lui non plus, d’ailleurs n’y aurait pas cru si l’Eternel ne lui avait pas parlé, et révéle cela en rève…

Jésus s’éveilla, il devait sûrement avoir faim. Tout doucement, en évitant de réveiller Marie, Joseph prit l’enfant dans ses bras. Il se sentait presque intimidé devant la fragilité de ce petit être qu’il avait pourtant aidé à venir au monde ! Jésus ouvrit les yeux - ils étaient foncés comme ceux de sa mère -  s’avançant un peu dans le rayon de lune, il tenta de deviner une ressemblance plus prononcée avec Marie, mais… cela semblait difficile à dire.

- Quel sera donc ton avenir ? murmura-t-il doucement.

Son cœur se serra et la même question qu’il s’était posé tant de fois ces derniers mois revint encore :

- Seigneur, pourquoi nous avoir choisi, nous ? Pourquoi nous confier la responsabilité de ton Oint ?

C’était une question empreinte de révérence et de reconnaissance pour cet honneur, mais de crainte aussi.

Jésus commença à s’agiter et à pleurer. Aussitôt tirée de son sommeil, Marie appela :

- Il a faim ?

- Je crois, oui. Tiens, il est si beau, tu sais…

Marie sourit tendrement, tant à son enfant qu’il lui rendait qu’à son époux qui avait si bien su la comprendre et la défendre du regard des autres.

L’enfant tétait goulûment, faisant un bruit pas très discret…. Ses parents éclatèrent de rire. C’était si bon d’être en sécurité dans cette maison et d’avoir le cœur léger après tous scs événements.

 

*  *   *  *   *  *

 

 

- Abba, Abba, est-ce que je peux accompagner Marie, Joseph et Jésus ?

Salomé, agrippée des deux mains à la tunique de son père, le regardait avec des yeux brillants d’espoir.

Eliab sourit ; il était ravi. Depuis l’arrivée de la famille de Joseph sous leur toit, Salomé retrouvait le sourire… L’ombre de la tristesse qui avait voilé son visage depuis la disparition de sa mère s’était atténué. Le fait que Marie soit en permanence dans la maison y était sûrement pour beaucoup ; elle était vive, heureuse, sa joie était communicative. Un nouveau souffle de fraîcheur avait envahit la petite maison à flanc de colline et chacun y trouvait son compte, même Nathan qui avait trouvé en Marie une nouvelle nourrice !  Il ne semblait nullement regretter le lait de brebis.

Eliab, quant à lui, se sentait plutôt rassuré de voir sa demeure investie, bien que provisoirement, par la vitalité et le savoir-faire d’une femme.

Six jours à peine avaient passé depuis leur arrivée et l’atmosphère de la maison était déjà complètement transformée. 

La petite s’impatientait :

- Abba, dis oui. Myriam veut bien se charger de Nathan et ce n’est que pour un jour, Abba !

Eliab se laissa tenter par ce sourire enjôleur, même s’il n’avait pas trop envie de voir sa fille partir jusqu’à Jérusalem avec d’autres que lui ; il émit une dernière objection :

- Tu ne crois pas que Marie et Joseph auront déjà assez de Jésus sans s’occuper en plus d’une fillette comme toi ?

- Mais, Abba, c’est Marie qui m’a invité et Joseph a dit qu’il me tiendrait par la main, que si je suis fatiguée, je pourrai monter en croup derrière Marie sur l’âne…

- Bon, eh bien alors… vas-y !

Salomé vola plus qu’elle ne couru, annoncer la nouvelle à Marie.

Celle-ci était occupée à préparer la pâte à pain dans la pièce principale. Nathan, paisible à ses côtés dans son panier d’osier. Quant à Jésus, il était en haut dans la mezzanine, mais il devait dormir car on ne l’entendait pas.

- Marie, Abba a dit oui !

Marie sourit :

- Donne-moi un peu d’eau, veux-tu ? Je n’en ai pas pris assez, verse-la dans la farine…

Et en réponse à l’enfant, elle ajouta :

- J’en suis heureuse, nous partirons donc demain à l’aube, de manière à arriver assez tôt au temple. Peux-tu aller me chercher un peu de bois ? Il n’y en a presque plus ; Jésus a voulu manger tout à l’heure et maintenant, il est grand temps de faire cuire ce pain.

Le cœur léger, Salomé sortit en gambadant et, parcourant la colline environnante, elle eut tôt fait de ramasser les branchages nécessaires, puis elle les répartit en petits fagots, qu’un à un elle apporta près du four au nord de la maison.

C’était si bon d’avoir de nouveau quelqu’un à aider et surtout de ne plus avoir besoin de s’occuper de tout dans la maison. Elle pouvait à nouveau regarder les papillons et la course des nuages dans le ciel !

Quelle joie d’aller au temple, avec eux, pour assister à la présentation du bébé. Nathan avait été présenté à la synagogue de Bethléem, mais elle ne s’en rappelait pas bien, elle avait trop de chagrin ce jour-là. Jésus, lui, allait être présenté à l’Eternel dans le grand temple de Jérusalem. Est-ce que les sacrificateurs allaient le reconnaître, et dire, eux aussi comme l’ange, que cet enfant serait le Sauveur, le Messie ?

Où alors, est-ce qu’au moment de la présentation, un ange allait apparaître de nouveau ? A cette pensée, Salomé frissonna ; un ange, à quoi cela pouvait bien ressembler ? A un géant ? A un guerrier ? En tout cas, son père lui avait dit qu’il y avait eu une grande lumière…

Sûrement que dans son temple, l’Eternel n’allait pas manquer de confirmer que ce bébé-là n’était pas comme les autres !

Salomé se pinça les lèvres ; vraiment, tout cela l’intriguait beaucoup, parce qu’enfin ce bébé, elle le trouvait tout à fait normal, il dormait, mangeait, pleurait tout comme les autres.... !

 

*  *  *  *  *  *

 

 

- Place, place, faites place !!!

Joseph eu juste le temps de tirer Salomé par sa tunique, pour éviter qu’elle ne soit happée au passage par le char tiré par des chevaux blancs comme l’écume, qui passa en trombe à deux pas d’eux. Elle suivit du regard le soldat romain qui le conduisait, avec sa cuirasse étincelante au soleil et son panache arrogant sur le casque.

Il s’engouffra dans la porte de la Vallée.

A leur tour, ils passèrent la porte, gardée par une décade de soldats. Dès cet instant, elle ne su plus où donner de la tête, tant il y avait de choses à regarder, dans le brouhaha joyeux des rues commerçantes de la cité basse. La marchande de poissons vantait la fraîcheur de ses produits, tandis que le potier s’activait sur son tour. Un peu plus loin, des marchands étrangers, vêtus de riches étoffes, discutaient âprement avec le changeur de monnaies. Une bande d’enfants se glissa à toute vitesse entre les échoppes, bousculant sans vergogne au passage, le porteur d’eau qui les insulta copieusement.

Salomé rit.

Joseph la hissa sur l’âne, derrière Marie.

- Là, dit-il, tu ne risqueras plus de te faire renverser ou écraser ; tiens-toi bien, nous serons bientôt arrivés à l’escalier.

Pendant un moment encore, ils déambulèrent dans les rues parmi la foule affairée ; mais déjà, au-dessus des toits, surplombant toute la ville de sa majestueuse hauteur, Salomé pouvait apercevoir la masse imposante des murs extérieurs du Temple. Eliab lui avait dit qu’elle y était venue une fois avec sa mère et lui, pour Pessah ; mais elle n’en avait gardé aucun souvenir.

 

Enfin, ils étaient arrivés en bas du grand escalier menant au parvis des Gentils. Joseph confia l’âne aux soins du fils d’un cordonnier qui avait son échoppe non loin de là et à qui il promit une mesure de figues pour la peine.

Ils se mirent à grimper tous les trois l’imposant escalier. Pour soulager Marie, Joseph portait Jésus.

Salomé ne trouva pas la montée fatigante, elle était bien trop sidérée de tout ce qu’elle voyait. Il y avait là une foule encore plus dense que dans les rues. Nombre de pèlerins redescendaient vers les rues commerçantes probablement après s’être acquittés d’un sacrifice où d’une offrande. Des Lévites, portant leurs habits distinctifs rentraient chez eux après avoir terminé leurs services dans le Temple. Ils croisèrent aussi des soldats étrangers vêtus d’une courte tunique bleue, de jambières et d’un bouclier ovale ; ce qui frappa surtout Salomé, c’était leurs yeux clairs et leurs cheveux couleur d’or.

- Ce sont les soldats de la Gaule, ils sont la garde personnelle du roi Hérode, répondit Joseph à la question muette de l’enfant.

Mais ce qui impressionna le plus la fillette, ce fut les hommes qui portaient de belles tuniques avec des ceintures de couleurs brillantes, contenant de grosses bourses garnies, et, au bas, de longues franges dorées et des clochettes…

Des Sadducéens, du moins c’est ainsi que les lui nomma Joseph alors qu’elle s’extasiait devant les jolies couleurs de leurs vêtements. Puis, regardant sa propre tunique de lin, toute simple, mais dans laquelle l’aiguille était déjà souvent passée pour réparer les déchirures et les accros, elle eu soudain un sentiment de gêne. Comment allait-elle entrer dans le temple de l’Eternel ? Elle n’avait pas de belle tunique à se mettre, alors que ces hommes, eux…

Puis son regard se porta sur Marie et Joseph, eux aussi étaient vêtus d’une tunique simple, mais celle de Marie était rehaussée de broderies de laine sur le devant, quant à son voile, il était de couleur bleue, retenu par une cordelette dans laquelle étaient passées quelques perles de bois, peintes de couleurs vives.

Non, eux non plus ne portaient pas de riches ceintures, ni de franges dorées ! Cela voulait donc dire qu’ils étaient…  « pauvres » ?

C’est à ce moment –là qu’ils pénétrèrent dans le parvis des Gentils.

Une fois de plus, Salomé écarquilla les yeux : devant eux à l’intérieur des murs d’enceinte s’étendait une immense place bordée de colonnades et au milieu de laquelle se dressait le temple lui-même. Cette place qui était aussi grande que toute la ville de Bethléem (en tout cas, c’était l’impression qu’elle avait) était remplie de gens et d’animaux de toutes sortes… : des colombes, des agneaux, des béliers, des bœufs et tout cela pépiait, mugissait, bêlait, alors qu’autour d’eux s’affairaient les vendeurs et les acheteurs. Plus loin, elle aperçu les changeurs de monnaie avec leurs drôles de petites balances et puis des groupes d’hommes avec de longues barbes et de beaux vêtements.Un peu moins colorés que ceux des Sadducéens, mais très beaux tout de même, estima Salomé. Ils déambulaient à travers le parvis, en parlant entre eux d’un air très digne  et en faisant de grands gestes de la main.

Salomé aperçut aussi une femme qui passait furtivement, tout près d’eux ; elle portait un voile noir devant son visage… ça, elle savait ce que cela voulait dire ! après la mort de sa mère, Myriam avait voulu qu’elle en porte un identique, mais elle avait refusé ; c’était comme une nuit sans lune, sans étoiles, cela lui faisait peur !

Assurément cette femme était venue au Temple pour dire à Dieu son chagrin. Comme elle aussi l’avait fait un soir ; oh, pas dans le temple, non, juste sous l’olivier, à côté de la maison. A l’endroit où sa chère maman aimait se reposer après les heures chaudes de la journée… Là, un soir, sous les étoiles, elle avait demandé à l’Eternel, pourquoi il avait emmené sa maman si loin d’elle ; elle avait longuement pleuré, mais elle n’avait obtenu aucune réponse, pourtant elle s’était sentie mieux, après.

- Salomé, Salomé, tu rêves ?

- Viens, allons apporter l’offrande !

Marie, souriante, lui tendit la main, et elle ajouta :

- Allons par là, dans le parvis des femmes.

Salomé la suivit, tandis que Joseph, portant toujours Jésus, se dirigeait vers le parvis d’Israël, pour remettre au sacrificateur les deux tourterelles qu’il s’était procuré afin qu’elles soient sacrifiées selon la loi.

Salomé lâcha la main de Marie et s’avança aussi loin qu’elle le pu dans l’espace du parvis des femmes pour voir ce qui allait se passer.

Joseph remit les tourterelles au sacrificateur, en échangeant avec lui quelques mots, le Lévite hocha la tête à plusieurs reprises, puis il étendit la main en signe de bénédiction et disparut de la vue de Salomé. Joseph resta encore un moment immobile, en haut des marches du parvis d’Israël.

Salomé qui ne comprenait pas trop ce qui se passait commençait à s'impatienter.

Jésus se mit à pleurer. Après un moment d’hésitation, Joseph revint sur ses pas, cherchant Marie du regard. Celle-ci se précipita à sa rencontre et prenant son petit, elle alla se mettre à l’écart, dans un coin du parvis pour l’allaiter. Salomé la suivit. Elle était très déçue. Il n’y avait eu ni ange ni reconnaissance par le sacrificateur. Enfin, si Jésus était envoyé par l'Eternel, ses serviteurs devaient bien être au courant ?

Prise dans ses pensées, elle ne remarqua pas une femme âgée qui s’était approchée discrètement, et, qui depuis un moment, observait Marie. Finalement, elle vint s’asseoir non loin d’elle.

Marie, levant la tête, lui adressa un sourire courtois.

Salomé aussi l’aperçut et lui sourit. Elle avait l’air très âgée… Mais ce qui l’intrigua, c’était la manière dont elle regardait Jésus !

Elle ne le quittait pas des yeux, et plus elle le regardait, plus son visage rayonnait d’une joie intense.

Elle se mit à murmurer quelques mots que Salomé ne comprit pas ; puis au bout d’un moment, elle demanda à Marie :

- Comment l’as-tu appelé ?

- Jésus.

- Jésus ? Bénis soit l’Eternel ! Il m’a permis de voir son salut, bénis soit l’Eternel !

La vieille femme se leva et se mit à louer Dieu, de plus en plus fort, si bien que toutes les femmes présentes se retournèrent.

Marie commençait à être un peu gênée de sentir tous les regards braqués sur elle et comme Jésus était rassasié, elle se dirigea vers le parvis des Gentils pour retrouver Joseph.

Mais la femme âgée les suivit, louant Dieu et disant à qui voulait l’entendre que ce petit était l’Oint de l’Eternel.

- Qui est cette femme ? demanda Joseph, un peu mal à l’aise.

- Je ne sais pas, elle est venue pendant que je m’occupais du petit…

- Ne vous occupez pas d’elle, intervint un des échangeurs de monnaies, c’est la vieille Anne, elle passe son temps dans le Temple à radoter.

Joseph prit la main de Salomé fermement dans la sienne et, mettant son autre bras autour des épaules de sa femme dans un geste protecteur, ils se dirigèrent vers la sortie. C’est à ce moment qu’arriva l’homme.

Salomé le vit se diriger vers eux, elle le remarqua car il scrutait la foule, comme s’il cherchait quelqu’un.

Puis son attention fut attirée par la vieille femme, qui continuait de louer Jahvé les bras en l’air, tout en les suivant.

C’était un homme âgé, lui aussi, avec une longue barbe grise et des yeux doux. Des gens s’écartèrent pour le laisser passer, puis plusieurs personnes murmurèrent son nom :

- Siméon, c’est Siméon…

Puis la foule attentive se referma autour d’eux. Manifestement, quelque chose allait se passer ! Même la vieille Anne avait cessé de manifester son exubérance et ne formulait plus qu’un murmure joyeux.

- Puis-je le prendre dans mes bras ? demanda Siméon.

Marie, stupéfaite, acquiesça.

Il le prit délicatement et le tenant en l’air, face à lui, le regarda longuement, puis soudain, de grosses larmes se mirent à couler sur la peau burinée de ses joues pour aller se perdre dans sa barbe. Il leva les yeux au ciel, et d’une voix grave, nouée d’émotion, il s’écria :

- Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur s’en aller en paix, car mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé devant tous les peuples ; lumière pour éclairer les nations et gloire pour ton peuple Israël.

Puis, il embrassa l’enfant et au moment de le rendre à sa mère, il ajouta :

- Voici, cet enfant est là pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël, comme un signe qui provoquera la contradiction. Quant à toi, une épée te transpercera l’âme afin que les pensées de beaucoup de cœurs soient révélées.

Ensuite, il les bénit.

Marie et Joseph se regardaient, ébahis, un murmure d’étonnement parcourait la foule dans le parvis du temple. Pendant un instant, il y eu un grand silence... Il sembla à Salomé que même le piaillement des animaux s’était suspendu. Ce fut presque imperceptible, puis tout repris son cours.

La foule se dispersa autour d’eux, certains haussant les épaules, tandis que d’autres lançaient des commentaires moqueurs. Siméon disparu aussi comme il était venu, après un dernier un dernier geste de la main.

Ils reprirent leur marche vers la sortie, silencieux, encore sous le choc des paroles qui avaient été prononcées sur l’enfant.

Ils redescendirent le grand escalier, récupérèrent l’âne et, après s’être restaurés, reprirent la route vers Bethléem.

Salomé, assise sur l’âne derrière Marie, se laissait bercer par le trottinement régulier de l’animal. Elle était épuisée par le voyage, la foule et la multitude des choses qu’elle avait vues. Les images se bousculaient dans sa tête, elle ne comprenait toujours pas pourquoi les sacrificateurs n’avaient rien dit de spécial à propos de Jésus, pourquoi il y avait eu que ces deux vieillards pour reconnaître que cet enfant-là n’était pas n’importe qui… C’était à n’y rien comprendre, en tout cas, il y avait une chose qu’elle savait, désormais : quand elle serait grande, elle aussi aurait de beaux vêtements brodés, des ceintures multicolores, oui, quand elle serait grande, elle serait riche !

Par audinna
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